La brève saga familiale des Ouadi, Ibahriyène, Ath Hammou descendants de Sidi Ahmed Benyoucef d’Azzefoun, en opposition à celles des 5 Jacques Pradel, colons de la région de Tiaret, originaires du Tarn en France.[1]

Publié le 3 Octobre 2017

Ce texte a été rédigé en réaction à une évocation de la saga familiale des 5 Jacques Pradel, famille de colons de la région de Mostaganem-Tiaret, contée par le dernier d’entre eux lors d’un voyage en Algérie organisé en avril 2017 par les associations anticolonialistes la 4ACG (Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre) et l’ANPNPA (Association Nationale des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis). A cette  hagiographie (biographie excessivement élogieuse) je voulais mettre en opposition celle de ma famille qui a subi les méfaits de ce même système colonial, le bonheur des uns faisant le malheur des autres.

A la demande de certains participants au voyage j’y ai adjoint cette Liste non exhaustive de termes inappropriés que continuent d’utiliser même les anticolonialistes français, souvent par ignorance de leur étymologie ou de leurs connotations racistes et suprématistes.

La famille Ouadi, connue sous le nom de « Ibahryène » (les gens de la mer), est installée depuis les années 1890 à Tizi-Rached, un village de moyenne montagne situé entre  Larba Nath Iraten, (ex Fort National) et la région portuaire d’Azzefoun (ex Port Gueydon).

Mais c’est à la suite de l’invasion coloniale de 1830 que nos aïeux ont été chassés de leurs terres de Tifezouine près d’Azzefoun, s’établissant successivement dans les villages de la forêt de Yakouren, puis d’Azzazga jusqu’à Tizi-Rached.   

Ces replis successifs des terres fertiles, de la côte vers les monts du Djurdjura, ont été imposés par la spoliation des terres ancestrales d’Ighil M’Hend, Tifezouine, Ath Chaffa, Azzefoun pour être attribuées aux colons français, suite aux exactions de l’Amiral Gueydon  nommé le 29 mars 1871 gouverneur général de l'Algérie après l’insurrection d’El Mokrani.

Gueydon avait mis en état de siège la plus grande partie des communes de Kabylie pour réprimer la révolte. Assimilant les Kabyles aux insurgés de la Commune, il avait donné comme consigne : « Agir comme à Paris ; on juge et on désarme ». En janvier 1872, il déclarait : « Il ne faut pas se le dissimuler : ce que veulent les politiciens, et avec eux la grande majorité des colons, c'est la souveraineté des élus de la population française et l'écrasement, j'ose dire le servage, de la population indigène ».

En 5 générations (à comparer avec celle des 5 Jacques Pradel, famille de colons de la région de Tiaret que nous a conté le dernier des Jacques Pradel) la lente descente de l’ascenseur social de ma famille durant l’occupation coloniale s’est ainsi effectuée :

  1. Dans l’Etat civil français le 1er inscrit de nos aïeux s’appelle Arezki n’ath Hammou, n’ath Ahmed, n’ath Youcef. Son mausolée à Ighil M’hend est vénéré comme un saint marabout jusqu’à ce jour. Sommé de collaborer avec l’administration coloniale il a préféré céder  ses terres et non pas son honneur.
  2. Il se retira dans la forêt de Yakouren au village Tigounatine où lui succéda mon arrière-grand-père, Arezki Amziane, n’ath Hammou, n’ath Ahmed n’ath Youcef qui vécut de 1850 à1920. Il y édifia une nouvelle medersa et défricha des terres qu’il fit fructifier au profit des nécessiteux de la région. Après les échecs des insurrections kabyles de 1857 et 1871, lorsque la colonisation s’imposa comme un fait accompli durable, nos ancêtres ont considéré qu’il devait apprendre la langue et la civilisation des occupants pour survivre. C’est ainsi que mon arrière grand-père se résolut à scolariser ses enfants dans la 1ére école communale française qui venait de s’installer dans la mosquée de Tizi Rached, à 30 km de là. Ladite mosquée porte encore le nom de Djamaa N’sara qui signifie mosquée des européens. Il finit par acquérir en 1894 un terrain au centre du village de Tizi Rached, y édifia une medersa, un mausolée et l’actuel cimetière de notre famille où il repose. 
  3. Il donna naissance à mon grand-père Dahmane, le 3ème de ses fils, à qui il confia le travail de la terre. Le 1er de ses fils, Arezki, fut cadi-interprète auxiliaire de justice dans plusieurs régions d’Algérie et le second Youcef, contraint à l’émigration, fut clerc de notaire à Jargeau, dans le Loiret entre 1920 et 1950. Il y a été enterré en 1958 et j’ai pu me recueillir sur sa tombe en 1999.
  4. Mon père Mokrane, orphelin à l’âge de 7 ans, en 1934, fut recueilli par son oncle  maternel, instituteur kabyle qui lui communiqua l’amour de la terre et un solide attachement à l’agriculture (sur les greffes d’arbres fruitiers et les techniques d’irrigation en montagne il était intarissable). Après une formation de menuisier-ébéniste il fut régisseur dans une chaine de salles de cinéma à Bab El Oued et Alger centre.
  5. Je fus élevé à Alger entre Staouéli et Bab El Oued, au milieu des pieds noirs, mais jamais éloigné de la Kabylie et de la mémoire de mes ancêtres dont la généalogie nous était sans cesse enseignée. Au plus profond de nos entrailles, l’Algérie ne fut jamais française et le cadastre de nos territoires était intimement mêlé au culte de nos saints. Ceci pour répondre à la monstruosité qui consiste à légitimer les spoliations de terre par « l’inexistence de cadastre en Algérie et la vacuité de terres qui n’avaient pas de propriétaires », comme vient de l’affirmer Jacques Pradel.

Car plus loin encore dans l’histoire, notre famille descend de la lignée maraboutique de Sidi Ahmed Ben Youcef, dont se réclament des régions aussi éloignées que la plaine du Chélif, les hauts plateaux de Mascara, le Touat-Gourara saharien ou le lointain Atlas marocain.

C’est en recherchant l’origine de notre patronyme OUADI que je pus reconstituer ce puzzle qui recouvre l’histoire de l’Algérie depuis la fin de la dernière dynastie berbère qui régna sur le Maghreb central : les Zyanides-Abdelwadide (1200-1515) jusqu’à  l’occupation Turque-Ottomane du début du 16ème siècle.

Notre ancêtre éponyme Sidi Ahmed Benyoucef, né vers 1460 fréquenta les universités de Tlemcen, Fès, Marrakech ou Béjaïa (Bougie). Ces universités étaient en lien permanent avec l’Egypte, la Syrie, la Sicile, Cordoue, Grenade, Venise ou Pise et des savants comme le mathématicien Léonardo Fibonnacci, le maître  de l’algèbre Al Kawarizmi, Ibn Rochd (Averroès), Maïonide,  El Idrissi ou bien Ibn Khaldoun y ont professé en leurs temps.

Par ailleurs, on ignore trop souvent que la Sicile fut une petite Andalousie sous les règnes successifs des Aghlabides musulmans et de la dynastie chrétienne des Comtes normands dont Roger de Sicile et l’empire germanique furent les héritiers. L’art siculo-normand comme l’art mudéjar d’Espagne sont nés du métissage des sciences et des savoir-faire qui ont circulé de Damas à Baghdad, au Caire, puis en Italie, en Espagne et en Afrique du Nord. Pendant 5 siècles, du 11ème au 16ème siècle, le monde berbère enfanta des civilisations florissantes (Almoravides, Almohades, Mérinides, Zyanides, Hafsides) qui influencèrent durablement le bassin méditerranéen. Quand on nous assène que l’Afrique n’est pas rentrée dans l’histoire, on plaint les ignorants !

Donc Sidi Ahmed Benyoucef servit successivement les couronnes rivales des Zyanides-Abdelwadide de Tlemcen et les Mérinides de Fès qui se disputaient alors le contrôle du marché caravanier d’Afrique : l’or, l’ivoire, les esclaves et celui d’Orient : la soie, les épices, la poudre à canon, vers l’Europe. Il connut les heures de gloire et des disgrâces carcérales de rois parfois éclairés mais le plus souvent despotiques. Et c’est ainsi qu’il choisit, au moment de la reconquista espagnole qui menaçait de prendre Alger, après Bèjaia et Jijel, de prêter main-forte aux turcs ottomans qui mirent fin au règne des Zyanides-Abdelwadide. C’est de Abdelwadide que dérive notre patronyme Ouadi ou Wadi, comme l’orthographient les anglais.

Sidi Ahmed Benyoucef erra ensuite d’Agadir à Adrar, d’Alger à Azzefoun-Bejaia, pour mourir à Miliana qui conserve son tombeau, visité par des maghrébins de tous horizons qui possèdent la mémoire longue des  peuple qui ont compté dans l’histoire de la Méditerranée.

Jusqu’à ce que la funeste invasion coloniale française, avec sa puissance technologique et son dynamisme scientifique, ne fige notre destin, cet ancêtre de 500 ans, dont un autre tombeau a été érigé à Azzefoun, a donné naissance à une lignée de maitres spirituels, à la suite vraisemblablement de la dynastie almoravide (qui signifie mourabitoune, pluriel de marabout) qui fondèrent Marrakech et régnèrent sur Cordoue, Alger et Bejaia.

Dans un territoire qui couvre les régions côtières d’Azzefoun jusqu’à la forêt de Yakouren et sur les contreforts du Djurdjura, nous conservons trace de cette généalogie qui déclina progressivement jusqu’à la génération actuelle, celle de mes enfants, qui n’ont pratiquement plus de terres et de biens en Kabylie, et sont éparpillés dans l’émigration sur 3  continents, mais continuent d’honorer la mémoire des ancêtres dans des tombeaux-mausolées pieusement conservés par les populations kabyles.

J’ai rapidement résumé cette saga familiale pour la comparer à celle de la famille Pradel de Tiaret, qui en 5 générations,  depuis le 1er Jacques Pradel qui a quitté le Tarn au 19ème siècle pauvre comme Job, a constitué un domaine de plusieurs milliers d’hectares en 1962 et que l’indépendance de l’Algérie restitua aux autochtones, fort heureusement.

On a vu comment la mienne, spoliée progressivement de ses biens, a conservé un riche patrimoine culturel et spirituel, qui lui a permis d’éviter le déclassement et la paupérisation totale. Ce fut possible en Kabylie ou dans les Aurès, terres montagneuses et peu fertiles, mais pas dans les riches plaines de l’Oranie, du Chelif, de la Mitidja ou du Constantinois, où des tribus entières ont été anéanties et les rares rescapés cantonnés dans les bidonvilles et les quartiers nègres des villes européennes de colonisation.

Le « choc thermique » de ce double mouvement :

  • ascendance fulgurante des colons d’une part,
  • régression brutale vers le plus bas de l’échelle sociale pour les indigènes, jusqu’à en faire des sujets corvéables à merci du fait du code de l’indigénat 

produisit un processus le libération aussi violent que furent « la conquête et le viol de l’Algérie ».

Nous voilà aujourd’hui les produits métissés de cette histoire. Les uns, (français et algériens) ont secoué le joug du passé. Ils regardent sereinement vers l’avenir, sans cesser d’interroger l’Histoire. D’autres, enclins à la nostalgie, sont plus soucieux de redorer le blason des colons, des bachaghas, des harkis, de tous ceux que le tourbillon de l’Histoire a emportés. Démarche vaine et contreproductive dont nous devons convaincre leurs tenants que  cette voie est sans issue.

Pour conclure je vous livre cette pensée de Mouloud Mammeri :  

« Le nombre de jours qu'il me reste à vivre, Dieu seul les sait.  Mais, quel que soit le point de la course où le terme m'atteindra, je partirai avec la certitude chevillée que, quels que soient les obstacles que l'histoire lui apportera, c'est dans le sens de sa libération que mon peuple (et à travers lui les autres) ira.  L'ignorance, les préjugés, l'inculture peuvent un instant entraver ce libre mouvement, mais il est sûr que le jour inévitablement viendra où l'on distinguera la vérité de ses faux-semblants. Tout le reste est littérature."  In « Entretien  Tahar Djaout - Mouloud Mammeri, La Cité du soleil. » Laphomic, Alger, 1988

Et celle d’Albert CAMUS dans « Noces, l’été » ...

« En ce qui concerne l’Algérie, j’ai toujours peur d’appuyer sur cette corde intérieure qui lui correspond en moi et dont je connais le chant aveugle et grave. Mais je puis bien dire au moins qu’elle est ma vraie patrie et qu’en n’importe quel lieu du monde je reconnais ses fils et mes frères à ce rire d’amitié qui me prend devant eux. Sentir des liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu’il est toujours un lieu où le cœur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d’homme. »

Boussad OUADI, éditeur, résidant à Alger, avril 2017

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #NOTRE HISTOIRE

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