Lettre à Abdelaziz Bouteflika
Publié le 4 Avril 2019
Bouteflika nous a écrit une lettre.
Par correction je m’efforce d’y répondre, malgré l’aversion que m’inspire cette missive.
Monsieur Abdelaziz Bouteflika,
Vous avez quitté vos fonctions de Président de la RADP sur une chaise roulante, aphasique, moribond, après 6 semaines de manifestations durant lesquelles votre pouvoir, votre nom, et tout le système politique que vous avez édifié en 20 ans ont été conspués, dénoncés dans des termes qui auraient dû vous inciter à vous faire oublier plutôt qu’à nous adresser comme dans une « bezqa » d’adieu, cette lettre de flagorneur patenté, de mielleux bonimenteur qui est l’exacte résumé de toute votre carrière depuis que l’Algérie vous connait.
Comme votre indignité n’a d’égale que votre mégalomanie insensée et que vous avez osé commettre cet écrit, souffrez d’avoir en réponse de la part d’un algérien lambda, cette lettre par laquelle je vous dis tout ce que depuis 20 ans, votre régime a représenté pour moi et des millions de mes compatriotes sans doute.
Vous affirmez « ne pas vouloir quitter la scène politique sans demander pardon à ceux, envers lesquels vous auriez manqué à votre devoir en dépit de votre profond attachement à être au service de tous les Algériens et Algériennes, sans distinction ni exclusive »
Vous n’avez jamais eu que mépris pour ce peuple, hormis la petite cohorte de vos courtisans, des prédateurs de l’économie nationale, des troubadours qui ont avili ce que nos racines culturelles avaient de plus cher : la dignité, la fraternité, l’esprit solidaire et rebelle qui nous différencie des fakhamateries obséquieuses des cours royales de la péninsule arabique.
Il est des crimes indélébiles, imprescriptibles auxquels ni la justice ni la raison ne peuvent accorder le pardon. Celui de l’indignité que vous avez symbolisé par votre attachement absurde à un pouvoir absolu que vous ne pouviez exercer du fait de votre maladie. L’histoire retiendra pour l’éternité, que les algériens ont subi et pour certains, accepté d’être dirigés et représentés par « el poupia » que seule la belle jeunesse des stades a su railler avec humour et dérision. Les algériens associent l’institution présidentielle aux valeureux Benmhidi, Didouche, Hassiba, Abane, Boudiaf, Ait Ahmed, vous leur avez leur avez imposé les funestes Saïdani, Sellal, Haddad, Toumi, Ouyahia, Sidi-Said, Kouninef, Tliba, Tahkout et j’en passe.
Tout ça pour ça ! Pleurions-nous, chacun dans son coin, honteux de subir, impuissants, face à vos chiens de garde, les médias, les walis, les policiers que vous aviez à votre botte. Et vous voulez que j’oublie, que je pardonne ! Comme vous avez pardonné aux barbares intégristes qui ont ensanglanté l’Algérie durant la décennie noire.
Votre sens du pardon, c’est la soumission à l’indignité, au crime, au vol, à la prédation que votre nom symbolisera pour l’éternité. Le numide Bocchus, qui a trahi les siens face à l’empire romain, a laissé l’expression triviale de Boukhssa. Vous êtes déjà le Boutfexit, celui dont ne veut plus. Plus jamais d’homme comme vous pour gouverner le dernier échelon de nos institutions.
Vous louez aussi « la collaboration que nous avons eue ensemble, avec dévouement et abnégation, pour réaliser des objectifs auxquels nous aspirions en terme de dignité et de grandeur, grâce à tous ceux qui m'ont aidé parmi les enfants de notre pays. »
Vous remerciez cette engeance d’Oujda-Tlemcen-Nedroma-M’sirda, qui a constitué l’essentiel de vos bataillons de ministres, généraux, walis, ambassadeurs, ces kabyles-de-service, ces chaouis ou sahraouis égarés, auxquels vous avez généreusement offerts les honneurs et les biens de ce pays comme s’ils étaient votre propriété personnelle, comme si vous les aviez hérités de votre prestigieuse lignée familiale. Il se trouve aussi des roitelets d’Arabie et des requins occidentaux auxquels vous avez offert nos mines, notre beau littoral, la gestion de nos ports et aéroports, des secteurs sensibles de l’économie ou des infrastructures. Il est même surement des secteurs de la défense et de la sureté nationale que vous avez bradés à vos amis étrangers. Nous exigerons de le savoir bientôt.
En retour, cette caste a fait de vous un petit imbrator d’opérette. Vous vous compariez à Napoléon, Mao ou je ne sais quel prophète pour notre malheur, vous êtes devenus un portrait-cadre, sourd et muet, cette idole adorée par les nouveaux koreich, veules, serviles, rampants, lèche-culs à loisir.
Dans votre fauteuil roulant de grabataire vous vous rappelez « les aspirations et attentes de nos valeureux enfants, leur sincère dévouement et ferme détermination, la pertinence de leurs idées, leur vigilance citoyenne. » Vous dites votre « grande confiance envers les jeunes et les femmes » à qui vous promettez, au moment de partir, « d'accéder aux fonctions politiques, parlementaires et administratives. »
Pour les jeunes, vos 20 ans de règne sont synonymes de malheurs, de suicide, de harga et de hogra. Elles portent le sinistre souvenir de 127 jeunes assassinés froidement, par des tirs à balles réelles de la gendarmerie lors du printemps noir en Kabylie en 2001. Depuis le 22 février les jeunes vous disent que c’est la 1ère fois qu’ils n’ont pas envie de quitter leur pays. La Casa d’El mouradia a rejoint le panthéon des anachids. Ils chantent à tue-tête « Djoumhouriya machi mamlaka, Blad bladna ou ndirou raïna, Klitou lblad ya serraquine, chaab mrebbi ou ntouma khayanine », voilà ce qu’ils vous crachent au visage. Ils nettoient la voie publique après les manifs. Sur les murs de nos villes, avec des craies de toutes les couleurs, ils dessinent le visage du bonheur, à la Prévert. L’espoir les habite à nouveau.
Vous savez quelle est la plus géniale de leurs inventions ? Par la magie de leur Silmya ils ont désarmé les plus redoutables BRI et Sa3iqa, ils crient leur fraternité avec les djounouds et policiers, leurs frères. Ils ont inventé un mode d’insurrection pacifique pour abattre le plus sophistiqué des systèmes répressifs de moukhabarat que nous a imposé votre clan d’Oujda de sinistre mémoire. Ils feront école pour les siècles futurs comme leurs parents et grands-parents ont su le faire pour libérer le pays. Hier par les armes et la diplomatie, aujourd’hui par le sourire et le civisme. Notre peuple vient de loin, mais vous ne le saviez pas, toute votre vie durant à errer d’Oujda au Mali, de Genève aux Etats-Unis, du Caire à Dubaï… Partez, Dieu seul sait le sort qui vous sera réservé dans votre voyage ultime. Aucun pardon ici-bas, n’adoucira votre sort.
Ni la sincérité de vos sentiments, ni votre gratitude ou les signes d'affection que vous ne distinguez que dans votre semi-inconscience, ne peuvent émouvoir des millions d’algériens auxquels vous avez volés 20 ans de leur vie.
Vous avez violé la magistrature suprême et votre pseudo-serment aux Chouhada. Vous avez consacré ces vingt dernières années à livrer notre pays à des oligarques sans foi ni loi qui ont pillé à loisir et transféré tout leur butin à l’étranger.
L'avenir de notre pays ne se portera que mieux sans vous. Il retrouvera sa prospérité et sa sécurité, grâce à la vaillance, à l'ambition et à l'optimisme de notre jeunesse, le cœur battant de notre Nation, effectivement.
Votre départ constituera une rupture avec le régime féodal de la vassalité, de la fakhamaterie que vous représentez pour nous, un funeste souvenir dans notre histoire.
Lors de votre magistrature vous avez abusé des honneurs dont le pays vous a comblés. Vous n’avez songé qu’à vous servir et servir les vôtres, quand vous étiez en bon état et même en étant malade.
Aujourd’hui vous demandez « pardon pour tout manquement, par une parole ou un geste, à notre égard. » Et pour le reste ? Pour les 1000 milliards de dollars, fruits des entrailles de notre Sahara sacré dont vous avez dilapidé le ¼ ou le 1/3, et les harraga disparus en Méditerranée, et les années d’exil, de prison, d’humiliation de milliers de nos compatriotes, vous ne demandez pas pardon ? Vous n’avez que mépris pour nous et nous vous le rendons souverainement, nous Fakhamatou Echaab, le seul fakhama qui saurait régner sur cette terre d’Hommes libres, d’Imazighen.
Le peuple est fidèle aux symboles de notre libération nationale, nul besoin de vos conseils. Jamais il n’y eut autant de drapeaux, de Kassaman et d’invocations de Ben Boulaid, Didouche, Hassiba, Ali la pointe, Djamila, qu’en ces jours bénis de février et mars où le peuple vous a demandé de partir.
Vous auriez pu le faire dans la dignité, en fin de mandat, en fin de vie, malade. Vous avez préféré le trou de souris, sous les bruits de bottes de ceux-là même qui vous ont offert le fauteuil il y a 20 ans. C’est le sort généralement réservé aux tyrans, le destin vous rend la monnaie de sa pièce.
Enfin, à vos hypocrites invocations coraniques je préfère vous dédier ce proverbe de notre terroir maghrébin dont vous avez ignoré jusqu’à l’existence sûrement :
« Sois sincère avec autrui, Dieu te protégera de tout ennui. »
Vous ne fûtes point sincère et à Dieu ne plaise, vous en serez pardonné, peut-être.
Boussad OUADI
Citoyen libre d’Algérie éternelle, fils de Tamazgha.
Alger, le 04/04/2019