Ils veulent nous démoraliser, nous printaniser !
Publié le 9 Avril 2019
Quelques complotistes et intellos à tête d’épingle voudraient discréditer et « printaniser » l’insurrection unanime et pacifique de plus de 20 millions d’Algériens qui arpentent les rues depuis le 22 février 2019.
Tout le monde peut trouver sur internet[1] des analyses sommaires, d’une indigence intellectuelle affligeante, considérant comme inconcevable que ce mouvement émane spontanément de la société. Tout ça est manipulé et c’est encore un complot ourdi !
Avant de reprendre leurs arguments, je voudrais signaler à ces penseurs en chambre close que ce type de mépris égale largement celui de Bouteflika à l’égard des Algériens. Lui aussi n’a cessé de faire les louanges du « valeureux peuple combattant ». Mais il ne l’a jamais connu que de loin, du haut de ses résidences princières ou présidentielles, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il s’était trompé de peuple et ne prenne la sortie de service de son dernier palais. Gare aux donneurs de leçons qui nous « tudient » de loin comme dit Fellag.
A tous les oiseaux de malheur nous rappelons la légitimité de l’intérieur sur l’extérieur, comme à d’autres nous proclamons que le politique donne des ordres au militaire mais pas l’inverse, fidèles en cela à la plateforme de la Soummam de 1956. Voici vos arguments et mes objections.
- Vous doutez de « la spontanéité des manifestations et de leur organisation ». Pas capable de ça, l’Algérien ! En 1962 Saba3 senine barakat, c’était sur ordre de la CIA ? Vous étiez où, lors des séismes d’El-Asnam en 1980 et Boumerdès en 2003, lors des inondations de Bab El Oued, du match contre l’Egypte au Soudan ? Vous étiez loin sûrement lors de la décennie noire, lorsque dans nos villes et villages, les gens veillaient sur les toits avec projecteurs et armes blanches pour protéger leurs familles des hordes terroristes. Pour s’équiper de paraboles, pour acquérir des véhicules, pour faire face aux pénuries et à l’incurie des dirigeants, nous avons trouvé la solidarité de nos frères émigrés et l’ingéniosité de nos hackers pour contourner les Bille Gates et Steve Jobs. La solidarité et l’entraide font partie de l’ADN de ce peuple. Twizi, la Touisa, Khawa-Khawa, vous connaissez ? Lorsque son destin est en jeu, l’Algérien n’a besoin de nulle tutelle, de quelque horizon qu’elle vienne. 2019 est comparable à 1960, 1980, 1988 ne vous en déplaise.
- Selon vous, « offrir des fleurs aux policiers n’est pas naturel, car nos familles ne connaissent pas ça » ! El musk, al ambar wa al yasmine ont toujours embaumé la Casbah historique, les bonnes vieilles familles de Blida, la ville des roses, n’ont jamais perdu la tradition de distillation de la reine des fleurs au printemps. Le musée des arts et traditions populaires à la Casbah, chaque année au printemps, transmet ce savoir-faire aux jeunes. Et dans nos montagnes, la lavande se déguste dans le couscous du printemps, dites-le à M. Collon. On l’’appelle Taâm bel halhal, chez Mac Do ils ne connaissent pas ça. Le Tbaq, les corbeilles de fiançailles et de mariage débordent de fleurs en toutes saisons. Et la petite rose rouge, qu’arborent les jeunes aujourd’hui à la Saint-Valentin ou le 8 mars, elle vous échappe car vous n’observez pas ou êtes loin de ce petit peuple dont le cœur est immense en chaque occasion historique.
- Alors comme ça, « nos villes sont sales et vous vous étonnez que les jeunes nettoient les rues aujourd’hui » ? Vous oubliez que les tyrans qui dégagent actuellement ont rendu la vie impossible au mouvement associatif, tous occupés à traficoter, corrompre et s’enrichir illégalement. C’est envers et contre eux que dans plusieurs villes et villages, les jeunes (et les moins jeunes car Djamila Bouhired a donné l’exemple à la Casbah) font des campagnes de volontariat pour nettoyer les quartiers, les plages et les forêts. En Kabylie le concours désignant le village le plus propre a donné naissance à un mouvement citoyen de mise en valeur de l’environnement qui crée l’engouement depuis plus de 10 ans. Denis Martinez et les organisateurs du merveilleux Festival Racont’arts n’ont eu besoin d’aucune instruction pour rehausser cette synergie par la floraison d’artistes qui s’y donnent rendez-vous chaque été. Avez-vous saisi ce nouveau slogan, après « Trouhou gaââ ! », « An-naquiw gaââ » ? Il ne sort pas des laboratoires de Soros, assurément. Des transformations profondes se sont produites dans notre société et nos sociologues, psychologues, anthropologues et autres spécialistes devraient se mettre au travail, au lieu de vous écouter pérorer sur les manipulations, les printanisations et toutes sortes de concepts guère plus élaborés que les jérémiades des BHL et consorts. Mettez-vous au travail et venez étudier le terrain à la façon de Bourdieu, Mammeri ou Jacques Berque, les rares scientifiques qui nous ont légués des clés lecture de notre société.
- Ah ! « ces slogans qui se répandent comme trainées de poudre », vous intriguent ? Seuls des algorithmes géniaux de la Silicon Valley sont capables d’en concevoir et de les répandre aussi rapidement, n’est-ce pas ? Vous vous aveuglez vous-même, par l’emprise qu’exerce sur votre discernement la propagande que vous prétendez dénoncer. Vous concevez la communication politique et sociale telle qu’elle est pratiquée et théorisée par la société occidentale. Celle qui met face à face des « marketteurs détenant la puissance financière et idéologique et des consommateurs passifs abrutis par les média « main Stream ». Cela ne marche pas ainsi chez nous. Car les dirigeants sont des prédateurs-rentiers dont les pratiques sont connues par le dernier des chauffeurs de taxis algérien. La masse des citoyens ne gobe jamais à priori toutes leurs balivernes et le sens critique poussé parfois jusqu’au nihilisme est l’une caractéristiques de notre société, fille du parti unique, donc du mensonge et de l’autoritarisme. Pour crier Klitou bladna ya serraqine (Vous avez pillé notre pays, Oh voleurs) pas besoin de la comm’ de Wall Street. Eux-mêmes klaw al 3alem gaââ , (Ils ont pillé la planète entière), la Casa del Mouradia n’est un pastiche drôle et sensible de l’idéologie abrutissante des séries Hollywoodiènes. Blad bladna ou ndirou raïna avec le drapeau sur les épaules, le portrait de Didouche sur le front et Kassaman dans les oreilles, tout ça vient de loin. De Jugurtha humilié, Tacfarinas vaincu, Cheikh Aheddad exilé, Messali Hadj jurant que cette terre n’était pas à vendre, Kateb Yacine ou Matoub Lounès meurtris. La culture populaire, la vraie, n’a pas (encore) été dévoyée et c’est la raison de cette créativité qui vous étonne tant. Si vous étiez au milieu de la foule pour voir naitre et évoluer ces slogans, vous auriez compris que ce peuple ne ressemble en rien aux hordes fascisantes d’Ukraine, aux racistes serbes, aux khobzistes géorgiens. Je vous jure qu’il n’y a aucun chauvinisme dans ces affirmations et je tiens le pari avec ces jeunes que l’histoire nous donnera raison, envers et contre tous les oiseaux de mauvaise augure qui planent par-dessus nos têtes. Faut-il vous montrer comment Facebook depuis près de 10 ans, a retissé le lien social entre jeunes, femmes, sportifs, artistes, retraités ? Comment You-tube a permis d’apprendre à communiquer, se distraire, s’exprimer librement. Comment le téléphone mobile a désenclavé les femmes, les ruraux, le jeunes, éternels mahgourine de la société traditionnelle.
Tenez-le vous pour dit : Téléphone arabe + Facebook = fort a3lihoum gaââ !
« Nous vous connaissons très bien mais vous ne nous connaissez pas », messieurs les maitres à penser de tous horizons. - Pourquoi « l’humour et le sarcasme sont largement utilisés comme arme de revendication? » dites-vous. Pour votre ignorance à ce sujet, nous vous accordons le pompon. Kaïd Ahmed, Chadli, Slim, Dilem, l’inspecteur Tahar, Athmane Ariouat, vous ne connaissez pas ? C’est vrai qu’il n’y a peut-être pas d’équivalent dans les révolutions de velours que vous avez étudiées (ce serait étonnant d’ailleurs). Rappelez-vous qu’aux pires moments de la dictature de la SM, du terrorisme barbare, de la tyrannie de Bouteflika, l’humour a été un exutoire salvateur dans les stades, les émeutes ou les réunions familiales. Alors bravo au génie national, qui a fait du 22 février la révolution de l’humour, du sourire et du bonheur retrouvé de faire peuple ensemble.
Messieurs les tristus, complotistes et rabat-joie de tous horizons, remettez-vous aux lectures d’Ibn Khaldoun, Cheikh Mohand, Mammeri, Kateb, Bourdieu. Eveillez votre sensibilité avec Cheikh M’Hamed el Anka, Warda al Djazairia, Hasni, Matoub Lounès. Avez-vous seulement prêté attention à Anès Tina ou Double Kanon, ils vous en remontreraient. Nous croyons en nous-mêmes et nous savons le chemin long, pour nous libérer des tyrans et des peurs que vous voulez instiller en nous.
Boussad Ouadi, Alger, le 08/04/2019
[1] Rechercher sur Internet : Ahmed Bensaada, Michel Collon, Russia Today, etc.