Point de vue. Salon international du livre d’Alger Qui s’en soucie ?

Publié le 18 Juin 2011

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EL WATAN le 30/10/2008 

«Billet d'humeur», dit son auteur. De mauvaise humeur alors ! Mais tous les avis doivent être écoutés, a fortiori sur le livre, support privilégié des idées et des échanges.

Cette année le SILA s'ouvre dans une ambiance schizophrénique. D'un côté, la fête du livre, la soif de lire et d'apprendre qui fait à l'Algérie, depuis les années 1980, la réputation d'un pays «bookivore». De l'autre, le sentiment d'un immense gâchis pour des lecteurs assoiffés qui s'en retourneront déçus de n'avoir pu trouver les livres de leurs rêves, trop rares, trop chers, trop «interdits» ou trop «pas importés». Le public n'aura pas d'explications convaincantes pour soulager ce sentiment de malaise, malgré moult rodomontades des organisateurs qui vont les assommer de chiffres : 400 000 visiteurs l'an dernier (au fait, comment le savoir puisque l'entrée est gratuite ?), des centaines d'exposants, des centaines de milliers de livres, des flopées de prix ou de cafés littéraires, etc. Où est mon roman ? Où est mon manuel universitaire ? Où est ma BD ? Mon guide de la plomberie ? Voilà les questions concrètes que se posent les citoyens quand l'interdit domine et que la scolastique chasse la science. Où est passé le flamboyant défilé des poètes, des troubadours et des professeurs «Tournesol» qui hantaient naguère les allées de la Foire du livre d'Alger. Autres temps, autres mœurs. Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi tant de gâchis, pourquoi tant d'imposture ? Outre les causes fondamentales qui ont tant fait régresser la pensée, la création, l'esprit critique dans nos écoles et universités, et qui ne font pas l'objet de ce billet d'humeur, je veux noter juste quelques points essentiels qui peuvent éclairer sur le marasme qui frappe le monde du livre, de l'édition et de la librairie. Une série de malédictions héritées de notre histoire récente hante le domaine de la culture et du livre car nous vivons de façon conflictuelle les rapports suivants : secteur public/secteur privé ; censure/liberté d'expression; production nationale/importation ; langue arabe/langues étrangères. Alors que ces couples diaboliques évoluaient vers de meilleurs équilibres au bénéfice d'une société qui émergeait de la pensée unique, du terrorisme intellectuel et de l'autoritarisme, voilà que depuis quelques années, nous revenons lentement et sûrement vers la prééminence des premiers termes de ces contradictions : secteur public, censure, production nationale, langue arabe. Dans notre société, dans le monde, et même dans le discours de nos dirigeants, on affirme que nous sommes à l'ère du secteur privé, de la liberté de s'exprimer et d'entreprendre, de l'ouverture sur les marchés et du pluralisme des langues (nationales et étrangères). Bref, nous chantons le refrain démocratique. Ce sont les mêmes qui nous expliquaient hier que nous avions le socialisme spécifique le plus abouti, la langue arabe la plus pure et les libertés les plus révolutionnaires. Ces diables trahissaient les serments les plus nobles et voudraient continuer à nous décerveler tranquillement. Mais cela est une autre affaire. Reconnaissons aussi qu'ils savent mettre à leurs bottes une série de prétendus intellectuels au «prêt à penser» affligeant, girouettes honteuses qui vous répètent à loisir que «ce n'est pas la girouette mais le vent qui tourne» ! De quelle façon, ces contradictions interférent-elles dans le champ éditorial ? L'opposition public/privé est parfaitement illustrée dans l'édition scolaire qui nous fait revivre des discriminations honnies. Il y a quelques trois ou quatre éditeurs privés qui « font » du livre scolaire lucratif, en millions d'exemplaires par titres et 90% des éditeurs déclassés ne sont pas habilités à participer à l'émancipation scolaire. Le gouvernement en a décidé ainsi ! Au nom de quoi ? Pourquoi tait-on cette triste réalité ? Or on sait que le vrai moteur de l'émergence de la profession d'éditeur est le manuel scolaire, car il enrichit le pluralisme pédagogique et la qualité de l'enseignement, en même temps qu'il permet à l'éditeur d'obtenir la surface commerciale qui lui permettrait de réaliser les investissements dans sa créativité et ses moyens de production. Une loi arlésienne Liberté et censure : au Salon du livre de l'an dernier le stand des éditions INAS a été «muré», fait unique dans les annales. Le livre de Benchicou, Les geôles d'Alger, interdit dans l'enceinte du salon, était pourtant mis en vente librement dans les librairies en ville. Aucune organisation professionnelle n'a protesté. Elles sont coorganisatrices, elles sont censées défendre les droits des éditeurs et des libraires, donc des écrivains, de la liberté d'écrire et de publier. Mais pourquoi se taisent-elles ? Heureusement, l'honneur de la corporation a été sauvé par une dizaine d'éditeurs courageux qui ont publiquement dénoncé l'interdiction. Cette année, le même scandale se répète, dans l'indifférence générale. Autre fait unique. On connaissait l'interdiction de vendre des livres par décision de justice, mais pas d'interdiction «administrative» d'imprimer un livre. De l'art de tuer un livre dans l'œuf ! Le fait est gravissime et doit être dénoncé au nom de ce qui fonde notre métier : la liberté de dire, d'écrire et de publier nos écrivains, nos penseurs. La justice seule peut agir pour les écrits qui contreviennent à la loi. Autre chose enfin : jusqu'à quand supportera-t-on trois types de visa, donc de censure, qui étranglent le livre. Visas de la police, des affaires religieuses et de la culture. Tous ces visas sont exigés «a priori», c'est-à-dire avant édition ou importation, avec les lenteurs, les retards et les coûts supplémentaires qui seront imputés sur les prix des livres. C'est comme si vous deviez repasser votre permis de conduire tous les matins, car vous risquez de brûler un feu rouge ou de doubler par la droite ! Qui proteste contre cela ? Dans le binôme «produit national ou importé», nous nageons dans la même hypocrisie ambiante : qui peut nier que l'essentiel du savoir dispensé dans nos écoles ou par nos médias vient d'ailleurs ? Quelle honte à cela quand des pays développés en font de même ? Combien de prix Nobel, d'académiciens et de chercheurs patentés compte notre pays ? Nous qui revenons de plusieurs siècles de négation de notre culture, de 90% d'analphabètes, il y a 40 ans seulement ? De plus, quelles industries culturelles avons-nous édifiées, quelles armées d'écrivains ou de traducteurs a produit notre système éducatif ? On veut continuer dans le marasme ? A opposer les cahiers de coloriage mal fagotés de nos chers éditeurs nationaux aux manuels de sciences et ouvrages littéraires que nous sommes dans l'incapacité d'éditer ? Les lobbies qui convoquent le drapeau pour s'en mettre plein les poches, au détriment de la diffusion du savoir, doivent être démasqués dans l'intérêt général bien compris. Autre incongruité bien algérienne : « les importateurs » que semblent découvrir aujourd'hui les organisateurs du Salon du livre ! Aujourd'hui, haro sur le baudet importateur, mot infamant s'il en est ! Mais qui a créé cette catégorie dont on peut se plaindre effectivement ? Dans la chaîne du livre qui est universelle, on connaît l'imprimeur, l'éditeur, le diffuseur, le distributeur, le libraire, etc. Mais pas «l'importateur». Ce sont les lois de finance successives qui ont imposé l'existence de ces importateurs qui sont souvent des parasites entre producteurs, distributeurs et consommateurs. Au nom de quoi ? L'accès à la devise ! Le libraire n'y a pas accès pour financer ses achats à l'étranger. Qu'on supprime cet interdit, qu'on permette aux libraires de s'organiser et le marché se régulera de lui-même, la demande se rapprochant de l'offre et la vraie concurrence fera émerger des pôles de qualité et de professionnalisme. Les problèmes nés de l'opposition entre les langues sont de même nature. Le pays a payé un lourd tribut à ces querelles qui ont servi des politiciens qui en font des choux gras et des carrières fort lucratives. Le droit à la traduction des principaux livres qui servent à l'éducation et à l'éveil de la jeunesse doit être garanti et subventionné comme la semoule et le lait. La reconquête des belles traditions littéraires inhérentes à nos cultures orales doit trouver son continuum dans les programmes d'enseignement de la littérature, et ce, dans tous les paliers de l'éducation, pour permettre à nos éditeurs de créer les collections littéraires dignes de ce nom. Mais qui se soucie de ces revendications pourtant ressassées et contenues dans un projet de «loi du livre» devenu une véritable arlésienne ? Le salon clôturera dans une semaine, on continuera de chanter victoire du côté des organisateurs, victoire à la Pyrrhus, contre qui, au bénéfice de qui ? Et désenchantement de l'autre côté : public, auteurs, monde de l'éducation. Pourquoi avec tant de milliards dans les caisses de l'Etat, tant de talents et de dynamisme dans la société, nous continuons à figurer dans le peloton de queue des pays «en voie d'émergence» ? Il suffirait juste de consulter et surtout de nous consulter entre nous pour traiter cette satanée schizophrénie. Pour cesser de se mentir. Notre pays mérite mieux.
- Alger, le 26 octobre 2008 Boussad Ouadi. éditeur et libraire.

Rédigé par BOUSSAD

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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