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Publié le 3 Octobre 2017

Le 2 juillet 1869 à Charleville-Mézières, ville natale de Rimbaud, un concours général de vers latins oppose plusieurs académies du Nord. Le sujet proposé aux candidats est « Jugurtha », roi numide.

Parmi les compétiteurs se trouve le collégien Arthur Rimbaud, alors âgé de 15 ans. Tandis que les plumes crissent sur le papier, Rimbaud affamé n’écrit rien. Il demande des tartines au concierge. Une fois rassasié, Arthur saisit son porte-plume et écrit ses 75 vers latins sans consulter une seul fois son « Gradus ad parnassum » [manuel composé par des Jésuites du Collège Louis-le-Grand à Paris au milieu du XVIIe siècle, NDLR]. A midi, il rend sa copie et obtient le prix.

«Rimbaud parle en latin d’une actualité politique brûlante, celle de la colonisation d’Algérie (à laquelle avait pris part un certain capitaine Rimbaud [le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud était le père d’Arthur Rimbaud, NDLR]), profitant de cette première tribune, qui lui est offerte pour faire l’éloge de la révolte» souligna Marc Ascione le traducteur du poème dans « Le Magazine littéraire », N°289, juin 1991. 

Source http://www.ecoliers-berberes.info/poeme%20rimbaud.htm

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH, #NOTRE HISTOIRE

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Publié le 3 Octobre 2017

K 13Muhya - Sin nni- Les émigrés de Sławomir Mrożek
K 12Muhya - Si Pertuf (Incomplète) Tartuffe de Molière
K 11Muhya - Sinistri. La farce de Maitre Patelin
K 10Muhya - muh terri inspité de Lu Xun La véritable histoire de Ah Qu
K 9Muhya - "Cix ahcraruf" ou Tajajurt adaptée de La ficelle de Guy de Maupassant
K 8Muhya Tacbaylit La jarre de Pirandello
K 7Muhya - Muhend U Caâban (cassette 7)  "Memnon ou la sagesse humaine" de Voltaire
K 6Muhya - Urgagh mmutegh (cassette 6) Adaptation d'auteurs divers
K 5Muhya - tamacahut ileghmane (cassette 5) Adaptation d'auteurs divers
K 4Muhya - Uqbel ademtagh (cassette 4) Adaptation d'auteurs divers
K 3Muhya - Urgagh lehhugh (cassette 3) Adaptation d'auteurs divers
K 2Muhya - Aghrum s lmus (cassette 2) Adaptation d'auteurs divers
K 1Muhya - Ad ghragh di lakul (Cassette 1) Adaptation d'auteurs divers
 

Merci à medgha Sirius qui a mis ces enregistrement en ligne sur Youtube

 
 Liens hypertextes
 Muhya - Si Pertuf (Incomplète)
 Muhya - Sinistri
 Muhya - muh terri
 Muhya - "Cix ahcraruf"
 Muhya Tacbaylit
 Muhya - Muhend U Caâban (cassette 7)
 Muhya - Urgagh mmutegh (cassette 6)
 Muhya - tamacahut ileghmane (cassette 5)
 Muhya - Uqbel ademtagh (cassette 4)
 Muhya - Urgagh lehhugh (cassette 3)
 Muhya - Aghrum s lmus (cassette 2)
 Muhya - Ad ghragh di lakul (Cassette 1)

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 3 Octobre 2017

Merde à Vauban.Uuh ya ddin qessam
Chanson de Léo FerréAdaptation de Mohya, chantée par Ferhat et Ali Ideflawen
Bagnard au bagne de VaubanD ameh’bus d bu ykurdan, 
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
J' mang' du pain noir et des murs blancsAccigh aghrum aberkan
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
A la vill' m'attend ma mignonn'Tinn’akken i djigh tetsru
Mais dans vingt ans pour ell' je n' serai plus personn'Mi 3addan la3wam Ugadegh a yi-tetsu,
Merd' à VaubanUuh ya ddin qessam... 
  
Bagnard je suis chaîn' et bouletsD ameh’bus s dduw ssnasel,
Tout ça pour rienYern’ur xdimegh 
Ils m'ont serré dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya ncekkel
C'est pour mon bienAkken ad issinegh 
On y voit passer les nuagesRefdegh tit’-iw s igenni
Qui vont crevantYeghli-d fell-i tt’lam 
Moi j' vois s' faner la fleur de l'âg'Yeb3ed wayen i nettmenni
Merd' à VaubanUuh ya ddin qessam... 
  
Bagnard, ici les demoisellesD ameh’bus dagi yew3er’
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
S'approch'nt pour voir rogner nos ailesAm ttejr’a i nettghar
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
Ah ! Que jamais ne vienne celleZikenni mi nesfillit
Que j'aimais tant pour elle j'ai manqué la belleAd xedmegh lewqam Zighemma zzher’-iw diri-t
Merde à VaubanUuh ya ddin qessam... 
  
Bagnard, la belle, elle est là-hautD ameh’bus anda-tt tura ?
Dans le ciel gris Akkin i wedrar 
Elle s'en va derrièr' les barreauxAkkina ternud’ kra, 
Jusqu'à ParisIzad negh ugar 
Moi j' suis au mitard avec elleMi r’uh’egh a d-zzigh ghures, 
Tout en rêvantA d-zzugh fell-am 
A mon amour qu'est la plus belleYettgammi a yi-d-yas yid’es,
Merde à VaubanUuh ya ddin qessam... 
  
Bagnard, le temps qui tant s'allongeD ameh’bus teghzi n wud’an,
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
Avec ses poux le temps te rongeNer’wa tilkin d ilefd’an,
Dans l'Il' de RéDi Ber’wageyya 
Où sont ses yeux, où est sa boucheWagi d imi-s tigi d allen-is,
Avec le vent on dirait parfois que j' les touche,Mi d-yusa nadam Tikwal ttargugh lexyal-is,
Merde à Vauban,Uuh ya ddin qessam... 
  
C'est un p'tit corbillard tout noirZrigh d acu i yi-iggunin,
Étroit et vieux 
Qui m' sortira d'ici un soirDagi ara mmtegh 
Et ce s'ra mieuxImett’awen dg-i ur llin,
Je reverrai la route blancheAss-en ad ffghegh 
Les pieds devant,A d-asen ad iyi-awin, Ad beddlegh axxam 
Mais je chant'rai d'en d'ssous mes planches,A d-net’qegh seddaw tmedlin, 
Merde à VaubanUuh ya ddin qessam... 
  
Paroliers : Pierre Seghers / Léo FERRETexte kabyle de Muhend U Yahia (Mohya Abdallah)
Paroles de Merde à Vauban © Les Nouvelles Editions Meridianhttps://www.youtube.com/watch?v=OuoE_XsUlSk

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Rédigé par Boussad OUADI

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Publié le 21 Février 2016

LE DOUBLE JE 5/5. Publié par la revue Dunes International, OREF, Alger, 1988

L'encéphalo en vadrouille, la sensibilité à fleur de plumes. Deux hommes, deux tendresses, vont s'affronter, se titiller, se comprendre, s'éclairer de mille lumières, de mille mots. Le tout en cinq questions qui font mouche, là où, telle une perle dans son écrin, somnole sans le paraître, la vive intelligence. Et tenez-vous bien, ni l'un ni l'autre ne connaissent les réponses à leurs questions. Ils les liront en même temps que vous. Sacrés bonshommes !

QUESTIONS A JEAN PELEGRI

Jean, tu te rends compte? Nous en sommes déjà au point où on peut nous poser des questions sur tout, ou bien -c'est plus gentil-nous les faire poser (et bien sûr, nous faire répondre) l'un à l'autre. J'ai essayé (en vain naturellement) de convaincre notre correspondant que c'était là un jeu d'artifice, avec même en filigrane une diaphane touche de plaisir pervers: les écrivains ont le scandaleux privilège de proposer leur parole à des foules d'auditeurs, jusque par-delà le temps de leur vie, sans qu'on puisse leur demander des comptes, les réfuter ou, pourquoi pas, chanter à l'unisson avec eux, sauf bien sûr la cohorte mince des critiques, lecteurs quelquefois par obligation. Alors montons les tréteaux, organisons la montre et faisons que les écrivains (écrits vains? quelle inquiétante résonance! ) s'interpellent entre eux. Tant pis, Jean, c'est la règle du jeu et le jeu, tu le sais, il faut ou le jouer ou lui dire adieu. Mais j'espère (je souhaite ardemment pour tous les deux) que la dernière éventualité n'intervienne pour nous que tard, le plus tard possible.

Alors, Jean, interpellons-nous!

Et puis, tiens, rien que pour me venger des ans (tu sais, ces petits nombres qui passent et qui poussent et qui pèsent), je vais m'y prendre comme quand j'avais dix ans au cours de grammaire: Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?... Oh, oui, pourquoi?

MOULOUD MAMMERI: S'il t'était donné de choisir l'époque et le lieu où tu aurais aimé vivre, ce serait où ?

JEAN PELEGRI : Dans l'Algérie d'aujourd'hui comme citoyen. Avec tous les droits du citoyen... Mais ce n'est pas une nécessité, la patrie n'est pas obligatoirement le pays où l'on loge. C'est le pays où l'on se réfugie, chaque jour - et qui vous habite.

M.M. - Les lendemains qui chantent, à ton avis c'est quand ? (Mais d'abord, y crois-­tu ?)

J .P. - Sur le plan de l'histoire, c'est pendant l'épreuve qu'on croit, ensuite, le quotidien prend le pas, les petites histoires... Mais l'âme, elle, peut encore et toujours espérer d'autres lendemains.

M.M. -Le plus beau souvenir de ta vie, c'est comment?

J.P. -Le sourire d'une vieille femme -qui s'appelait Fatima- et qui sans mettre en cause la dignité des miens, m'a révélé "L'autre côté des choses" -en souriant... malgré son fils tué...

M.M. -Être vieux, c'est quoi?

J.P. -C'est agréable. Plus d'urgence, plus d'ambition -la sensualité s'estompe, et une certaine sagesse vous vient... C'est aussi désagréable. Impossible comme auparavant, de faire plusieurs choses à la fois ... mais une phase de doute peut servir de canalisation

" A soixante ans, l'homme entre dans une puberté". Qu'en penses-tu Mouloud ?

M.M. -Etre vivant, c'est quoi pour toi ? ... Oh, oui, pourquoi?

J.P. -La vie, comme la lumière, est une réalité obscure... Alors, pour quoi ­pourquoi? ... Pour lire, déchiffrer -et tenter de comprendre,… parce que - malgré tout - c'est beau, la vie! ... C'est plein de couleurs comme un tableau de Baya ou de Benanteur... et j'aime la vie quand elle est bariolée. Ainsi qu'il est dit dans le Coran: " C'est l'un des signes de Dieu que la diversité de vos langues, de vos couleurs" Il y a là des signes pour l'Univers ". Je crois à ces signes.

QUESTIONS A MOULOUD MAMMERI

JEAN PELEGRI : Que représente encore pour toi -aujourd'hui - la montagne ou la grande montagne ?

MOULOUD MAMMERI: La montagne, la grande, j'aime et, si tu me demandes pourquoi, je te dirai que c'est peut-être parce qu'elle est un défi à la médiocrité. Choisir de vivre là, c'est opter pour la difficulté, pas une difficulté passagère, non, celle de tous les jours, depuis celui où vous ouvrez les yeux sur un monde hostile, aux horizons vite atteints, jusqu'à celui où vous les fermez pour la dernière fois. Il y a un parti pris d'héroïsme, de folie, ou de poésie doucement vaine à choisir cette vie. La montagne où je suis né est d'une splendide nudité. Elle est démunie de tout: une terre chétive, des pâtures mesurées, pas de voies de grands passages pour les denrées, pour les idées. Dans la montagne où je suis né il ne pousse que des hommes et les hommes, dès qu'ils sont en âge de se rendre compte, savent que s'ils attendent qu'une nature revêche les nourrisse, ils auront faim ; ils auront faim s'ils ne suppléent pas à l'indigence des ressources par la fertilité de l'esprit; la montagne chez nous accule les hommes à l'invention. Ils en sortent par milliers chaque année, ils vont partout dans le monde chercher un pain dur et vraiment quotidien, pour eux-mêmes et pour ceux (surtout pour celles) qu'ils ont laissés dans la montagne, près du foyer, à veiller sur la misère ancestrale, vestales démunies mais fidèles. Quand les forces de leurs bras déclinent, ils quittent les pays opulents, ceux de la terre fertile et de la vie douce, pour revenir sur les crêtes altières dont les images ont taraudé leur cœur sevré toute leur vie.

Sur les crêtes, il y a moins d'air (en montagne il faut crier pour se faire entendre), mais il est rêche il tue les miasmes, il fait rouge le sang. Il n'y a pas de plat pays sur les hauteurs : vous n'avez pas intérêt à faire vos pas distraits ; il faut ou descendre ou monter, monter surtout, parce que c'est sur les crêtes les plus hautes que les hommes édifient leurs demeures. Les étrangers disent que c'est parce qu'on s'y défend mieux, mais leur défense, les montagnards la confiaient plutôt à la justesse de leurs fusils. Non, moi je crois qu'ils habitaient haut parce qu'on y est plus près du ciel. Du haut des cimes, ils dominaient mieux la terre et ses servitudes, car c'est justement pour échapper aux servitudes des basses terres qu'ils ont choisi l'âpre rudesse des hautes.

Personnellement, j'y retourne aussi souvent que je peux, bien moins souvent que je ne veux, parce qu'entre elle et moi, il y a comme la tendre nostalgie des amants anciens. J'y dialogue avec les sources, même celles qui tarissent l'été, les chemins raboteux, même ceux que l'hiver efface, les rivières bleues, mêmes celles qui quelquefois nous emportent, les nuits criblées d'étoiles si proches qu'on croit pouvoir les saisir en étendant le bras ( la Grande Ourse au début de chaque soir est juste au-dessus de ma maison ), les venelles, les fontaines, les fantômes, les vieux, les jeunes, les filles brunes ou blondes, les musiques.

De par le vaste monde, j'ai vu des plaines plantureuses, des arbres qui ployaient sous les fruits, des pacages aux troupeaux innombrables et des villes perdues de mouvements, de plaisirs et de biens, je jauge à leur juste prix ces félicités, mais rien de tout cela, non, rien ne me rend les fragrances, les échos, les larmes et les rires, la joie lavée de la montagne mauve où j'ai appris le monde et son émerveillement.

Tu demandes: qu'est-ce que la montagne est "encore" pour moi ? Tu n'as pas voulu la mélancolie de cet adverbe, il est venu sous ta plume de lui-même, mais c'est celui-là qu'il lui fallait. Parce qu'il évoque comme le regret d'une patrie qui eût dû cesser d'être et c'est vrai: j'avais onze ans quand je l’ai quittée, je ne crois pas que la blessure se soit jamais réellement refermée depuis. Entre la montagne et moi, Jean, c'est vraiment la vie.

J.P. -En quelle langue rêves-tu?

M.M. -Le sais-je? '" Je ne sais pas si la langue de mes rêves tient à des vocables ou à des flexions. J'imagine que la langue réelle adhère aux images, que je rêve en berbère la haute montagne ou en français le monde extérieur, celui pour lequel il faut plutôt des outils éprouvés que les envoûtements de la musique. Je suis sûr que c'est en berbère que je fabule, c'est-à-dire que je construis selon ma plus douce pente, sans souci des lois dures des choses et de leur poids, quand le verbe fait concurrence (non complaisance) à Dieu dans l'invention.

Mais j'imagine que tu m'as posé cette question parce que tu crois que dans le rêve notre être vrai s'épanche et s'épand, qu'il ne triche plus avec lui-même, parce qu'il a largué les amarres, il a brisé toutes les chaînes dont les règles strictes et une longue éducation avaient entravé les élans fous. Alors la langue de mes rêves est aussi délestée des flexions, des accords avec le complément direct quand il est placé avant, des « s » au pluriel et de la voie moyenne qu'un air de flûte dans le coin le plus retiré d'une forêt perdue. La langue de mes rêves est une musique que mes mots n'ont pas besoin d'amarrer à des bornes.

Tiens, il y a un rêve que j'ai fait quand j'avais à peine vingt ans. Mes vingt ans, il y a longtemps que je les ai eus et... perdus, si longtemps que je me demande si c'étaient eux et si c'était moi. Après tout ce temps j'en garde encore dans un coin de ma mémoire les mirages, les images et les harmonies...

C'était sous un ciel bleu, un lac bleu, où glissaient des barques emplies de fêtes, de festins, de musiques et de joies. Le long des rives courait un portique ininterrompu; sous lequel dansaient comme des fées, des elfes ou des êtres aussi diaphanes. C'était l'aube, ou bien le crépuscule, ou peut-être seulement des heures enchantées par le clair de lune. J’étais invité à la fête et parce que rien ne pouvait assouvir mon émerveille­ment, j'allais des musiques, des barques, aux figures des danses qui longeaient le rivage, cherchant celle dont l'appel récent m'avait donné rendez-vous là. J'allais ainsi longtemps. Quand enfin elle m'apparut, vêtue de lumière et le doigt sur les lèvres, je courais vers elle... trop vite sans doute, car je m'éveillai au monde des réalités aphones, atones. En quelle langue l'eussé-je aimée si je l'avais atteinte, je ne sais, mais la musique, après tant d'années, continue de harper à mes oreilles comme si elle était d'hier.

Et puis à la réflexion les vrais rêves se font, éveillé. De ceux-là on ne se lève pas floué. On a la caution des choses et celle de ses yeux, on se dit : à force de vouloir l'Eden, je vais le faire advenir et l'Eden, j'imagine, se moque de la figure des mots qu'on emploie pour rêver de lui. L'Eden doit être polyglotte.

J.P. -Quel est ton arbre préféré?

M.M. – L’olivier ! Naturellement ce n'est pas original, mais on a les arbres que l'on peut et celui-là a toutes les vertus. D'autres essences ont plus de prestige. La littérature les a chantées sur tous les tons. Elle a dit la beauté rectiligne des cèdres, ceux du Liban, dont elle a même entendu les chœurs, mais les nôtres ne sont pas moins altiers ni moins harmonieux ; je les trouve même plus humains : t'est-il arrivé de contempler vers Tikdjda ces cimetières de cèdres calcinés, dont les chœurs tragiques ne disent que l'insupportable mort. Vous (vous, c'est tout ce qu'il y a au Nord de la Méditerranée) avez évoqué les hêtres, les trembles, les peupliers, invoqué les chênes consacrés au gui l'an neuf. En Russie j'ai tant entendu de guitares et de voix conter au bouleau la peine des amants, leurs amours et leurs nostalgies, que j'aimais les bouleaux avant d'en avoir jamais vu. Plus tard, j'y ai retrouvé les couleurs pastel, la blancheur liliale, les feuilles tendres, les fûts frêles et droits. Mais qu'importe! C'étaient les arbres d'autres climats que celui dont j'avais respiré l'ardeur de l'été, les soleils pâles de l'automne.

L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier; il est fraternel et à notre exacte image. Il ne fuse pas d'un élan vers le ciel comme vos arbres gavés d'eau. Il est noueux, rugueux, il est rude, il oppose une écorce fissurée mais dense aux caprices d'un ciel qui passe en quelques jours des gelées d'un hiver furieux aux canicules sans tendresse. A ce prix, il a traversé les siècles. Certains vieux troncs, comme les pierres du chemin, comme les galets de la rivière, dont ils ont la dureté, sont aussi immémoriaux et impavides aux épisodes de l'histoire; ils ont vu naître, vivre et mourir nos pères el les pères de nos pères. A certains on donne des noms comme à des amis familiers ou à la femme aimée (tous les arbres chez nous sont au féminin) parce qu'ils sont tissés à nos jours, à nos joies, comme la trame des burnous qui couvrent nos corps. Quand l'ennemi veut nous atteindre, c'est à eux, tu le sais, qu'il s'en prend d'abord. Parce qu'il pressent qu'en eux une part de notre cœur gît et... saigne sous les coups.

L'olivier, comme nous, aime les joies profondes, celles qui vont par-delà la surface des faux-semblants et des bonheurs d'apparat. Comme nous, il répugne à la facilité. Contre toute logique c'est en hiver qu'il porte ses fruits, quand la froidure condamne à la mort tous les autres arbres. C'est alors que les hommes s'arment et les femmes se parent pour aller célébrer avec lui les noces rudes de la cueillette. Il pleut, souvent il neige, quelquefois il gèle. Pour aller jusqu'à lui il faut traverser la rivière et la rivière en hiver se gonfle. Elle emporte les pierres, les arbres et quelquefois les traverseurs. Mais qu'importe! Cela ne nous a jamais arrêtés; c'est le prix qu'il faut payer pour être de la fête. Le souvenir émerveillé que je garde de ces noces avec les oliviers de l'autre côté d'une rivière -mère ou marâtre selon les heures -ne s'effacera de ma mémoire qu'avec les jours de ma vie.

Et puis quoi? Rappelle-toi: l'olivier, c'est l'arbre d'Athéna, déesse de l'intelligence, Athéna, sortie tout armée du cerveau de Jupiter (n'est-ce pas une merveilleuse chose que de pouvoir ainsi à l'agréable et utile, joindre l'intelligence?) Athéna, déesse aux rites et aux symboles libyens (l'égide dit Hérodote, c'est le nom berbère du chevreau et c'est vrai, c'est le même mot que l'on emploie encore aujourd'hui: ighid). Te dirai-je, Jean, qu'il ne me déplaît point que l'arbre de nos champs plonge si loin les racines de son inusable vitalité; les Dieux de ces temps traversaient les mers pour aller féconder d'autres terres (et de quelle merveilleuse façon!) En notre ère de dogme et d'intolérance il ne nous reste plus l'emblème de l'arbre et sa vigueur bichrome : les feuilles sont vertes d'un côté, blanches de l'autre, et tu ne sais jamais quand tu es dessous, quel ton va prendre sous le vent la chevelure diaprée qui chatoie par-dessus toi. Je sais, des fois âpres et exclusives sont venues depuis, des fois nées dans des déserts sans arbres qui ont relégué les divinités humaines et douces" dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts" ; nous n'avons plus, hélas, la déesse casquée, mais, Jean, il nous reste au moins l'arbre de ses vœux, celui dont elle fit don à la plus humaine des cités.

J.P. -Quel est pour toi le sens du mot frère ?

M.M. -Je n'aimerais pas te décevoir, mais irrésistiblement le mot évoque pour moi la langue d'Esope : on en tire ce que l'on veut.

Et d'abord le meilleur... Un mot comme le bon pain. C'est surtout dans nos langues à nous qu'on l'emploie. " Mon frère ", c'est comme cela que nous hélons un inconnu et tu avoueras que cela met plus de chaleur, plus de tendresse que vos appellations cérémonieuses tt Monsieur", " Madame tt, guindées sur des échasses et au cou le col dur. " Monsieur" c'est fait pour mettre à distance et, sous couvert d'égards, voire de soumission, exiler l'autre loin de votre affection: ce n'est pas un homme avec une couleur des yeux, une chaleur de la voix, une démarche, c'est un statut social, c'est un dur au toucher, froid sous la paume de la main, c'est de l'ordre des choses qui s'imposent plus que des visages qui se proposent. Quand nos textes sacrés disent que tous les hommes sont frères, c'est pour corriger la cruauté d'un autre de vos adages pour qui les hommes sont les uns pour les autres des loups.

Mais tu sais que les mots dont on use, on peut aussi en abuser et celui-là s'y prête singulièrement Tu connais le mot de Napoléon III remerciant le Tsar de l'avoir appelé " ami" au lieu du " frère" de règle entre souverains: "on subit ses frères mais on choisit ses amis". Les lois de la solidarité mécanique, ça peut donner n'importe quoi : le meilleur comme le pire, car ce qui fonde la fraternité, c'est d'abord la physiologie et quoi de plus arbitraire que la rencontre de deux épidermes? Un proverbe de chez nous dit "Aide ton frère, qu'il ait raison ou tort". Mais est-ce raison que d'aider son frère quand il a tort ? Et ne vaut-il pas mieux lui rappeler -fraternellement- que celui qu'il lèse est aussi son frère parce que c'est un homme?

J.P. -Et pour terminer en taquinerie: pourquoi à Alger vers les années 1955-alors que je ne te connaissais pas encore (mais j'avais lu "la colline oubliée")- pourquoi donc, Mouloud, avec ta voiture as-tu cogné et érafflé la "quatre chevaux", ma première voiture que je venais d'étrenner... Oui, pourquoi ?

M.M. -Quand j'ai lu ta question, je me suis dit d'abord: il confond, c'est un autre qui a fait cela: cogner cela ne me ressemble pas. Et puis en relisant, j'ai trouvé: "et érafflé" ... deux "ff' et un seul "1", et je me suis dit: plus de doute cette éraflure d'une seule aile, c'est tout à fait comme moi, c'est moi. Parce qu'érafler c'est léger, liquide, aérien et d'une seule aile c'est presque un geste d'ami.

Et puis soyons sérieux. Nous, dis-tu, nous ne nous connaissions pas, mais c'est clair dans nos destins il était écrit que nous devions nous connaître un jour. Nous habitions la même terre, la même ville, nous hantions les mêmes rues, nous foulions le même pavé où tintinnabulaient ces vieux tramways secoués de sonnailles sur les 1es plages du côté de Padovani, nous devions fouler le même sable gris sous le même soleil blanc, assis à chaud sur la même mer bleue. Mais voilà, sur cette terre qui eût dû être fraternelle, des lois folles, des lois fossiles, dessinaient des clivages absurdes. Par exemple, il y avait d'un côté ceux qui avaient la vigne, de l'autre ceux qui la sulfataient. Tu étais de ceux-là, moi de ceux-ci. Par malheur les cas de figure ne faisaient rien au fond des choses car, de la vigne, je ne crois pas que tu en aies jamais eu beaucoup et quant à la sulfater, je suis sûr qu'aucun des miens n'y a jamais mis la main. Mais qu'importe. Ce qui comptait c'était la barricade ct la .barricade se souciait peu des détails ou des états d'âme: entre les vignerons par décret divin et les, sulfateurs par convention humaine c'était le mur de Berlin et dans le mur la garde aux portes était féroce.

Alors comment voulais-tu que je t'aborde? Le sourire, aux lèvres et les fleurs aux doigts? Mais qui sait? De part et d'autre du mur peut-être n'aurions-nous pas le même sourire ni les mêmes fleurs? Chez nous c'est plutôt le basilic, le jasmin, l'œillet quelquefois, chez toi les roses, les tulipes et une fois, dit-on, les chrysanthèmes. Il ne restait plus qu'un moyen à peu près sûr de t'atteindre : cogner, comme tu dis. Mais rends-moi au moins cette justice que j'ai corrigé celle "cogne" (ça n'existe pas mais, ça ne fait rien, le néologisme cogne bien ici), pas l'éraflure.,

Non vraiment, plus j'y pense et plus je trouve que cette éraflure fut providentielle. Bien sûr, elle a dû commencer très formaliste et protocolaire, tu as dû exhiber tes papiers et moi les miens : nom, prénom, date et lieu de naissance, numéro du permis et âge du capitaine.

Mais, une fois liquidées ces vanités, nous nous sommes par la suite connus comme des frères, les bons, et c'est cela qui compte, ne trouves-tu pas ?

Voilà, Jean, la partie est terminée. Nous avons joué, je ne veux pas ajouter: et gagné, car à quoi bon le gain? L'important c'est le jeu, c'est-à-dire le pouvoir de décider des choses plus qu'elles ne décident de vous. Bien sûr, dans la vie réelle, les poètes se blessent aux arêtes des objets ou bien plient sous leurs poids, mais aussi, n'est-ce pas une incomparable bénédiction que de pouvoir les enrober (les objets) de musiques et de mots pour les faire entrer dans les rets de nos rêves? Les réalistes nous moquent d'ainsi vainement substituer au grain des choses le vent du verbe. Par réalisme les magistrats ont condamné à la ciguë l'homme qui les appelait à se connaître eux-mêmes; nul ne sait plus leur nom ni la teneur des arguments épouvantés ou frileux qu'ils ont exsudés, mais après plus de deux mille ans, les hommes continuent d'œuvrer sur les rêves et les jeux de Socrate. Tu le sais, Jean, il faut se hâter de jouer tant qu'on est en vie, de peur de mourir sans avoir vécu et je te sais gré de m'avoir ainsi par cinq fois poussé à rencontrer la vérité rêche sous l'apparente légèreté des figures du jeu et des interrogations. Allez, Jean, au revoir!

* in « Dunes International » n° 0, Mars 1988. Revue de l’OREF, Alger.

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 2 Août 2014

Dans une lettre manuscrite d’Annaba, datée du 30 septembre 1971, Kateb Yacine écrit ceci à l’adresse des stagiaires des Centres de Formation Professionnelle d'Algérie

Sœurs, frères et camarades.

Votre congrès commence par un jour de tempête.

Mais le tonnerre du ciel n’est rien à côté de la voix de la classe ouvrière, quand elle a pris conscience de ses responsabilités.

En pays socialiste, le pouvoir effectif revient de droit aux travailleurs. Et vous, jeunes stagiaires des centres de formation professionnelle, vous êtes le cœur et le cerveau de l’Algérie Nouvelle.

Je suis heureux de vous apporter le salut fraternel des travailleurs de la culture.

Pour nous, écrivains algériens, la jeunesse ouvrière, consciente et organisée, représente le meilleur public.

L’histoire nous apprend que les premiers patriotes algériens furent les simples manœuvres émigrés qui fondèrent, à Paris, l’Etoile Nord-Africaine. Les ouvriers algériens, exilés en France, furent et demeurent les meilleurs patriotes algériens. Et c’est avec les maigres sous des prolétaires expatriés que le Front de Libération Nationale put libérer notre pays.

Aujourd’hui, une lutte à mort se livre pour la révolution. De même que les travailleurs font vivre la nation, ils sont au premier rang de toutes les luttes dans notre pays.

Le sort de la culture dépend des travailleurs. Eux seuls peuvent comprendre, car ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. Et toute la vie de l’ouvrier n’est que lutte acharnée contre l’exploitation. C’est pourquoi la classe ouvrière peut être d’un poids décisif dans la lutte des fellahs pour la réforme agraire.

Je termine par un appel à la solidarité avec nos frères émigrés.

Un million de martyrs, un million d’émigrés, un million de chômeurs…

Tout cela n’empêche pas que nous avons des millionnaires !

Mais tout cela n’empêche pas que la révolution vaincra.

Il nous faut être vigilant.

D’immenses tâches nous attendent, pour la patrie algérienne, pour la révolution socialiste.

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #NOTRE HISTOIRE, #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 4 Janvier 2012

Voici une remarquable analyse de la situation actuelle en Egypte. Al Aswany est un des rares intellectuels arabes proches de leurs peuples, respectueux des valeurs humanistes universelles jusqu'à la limite de l'honnêteté et de la probité intellectuelles. 

Sa perspicacité politique n'a d'égale que son admirable optimisme et son amour de l'art. 

Un digne continuateur de Edward Saïd !

Chapeau l'artiste. alaa-al-aswany.jpg


Source: EL WATAN  le 04.01.12

Une année après la chute du clan Moubarak, la révolution égyptienne peine à instaurer le régime pour lequel les Égyptiens se sont soulevés le 25 janvier 2011. La démocratie tarde à voir le jour au pays du Nil, mais elle est «inéluctable et personne ne peut l’arrêter». L’intellectuel engagé Alaa Al Aswany en est convaincu. Pour lui, un autre conflit s’engage à présent : celui qui oppose les partisans de la révolution qui luttent vaillamment pour une Egypte réellement démocratique contre les militaires qui «font tout pour maintenir l’ancien régime». Farouche opposant au Conseil militaire qui dirige le pays depuis un an, le célèbre auteur de l’Immeuble Yacoubiane mène un combat sur deux fronts : les militaires qui s’accrochent au pouvoir et les salafistes qu’il considère comme «un corps étranger» à la société égyptienne.

Entretien.

-Vous avez écrit un livre, en 2009, avec comme titre Pourquoi les Egyptiens ne se soulèvent pas ? Finalement, ils se sont révoltés !

Avec ce livre, j’ai essayé de provoquer mes lecteurs, de comprendre ce qui se passe en Égypte. Cependant, dans le livre, je dis que les Égyptiens, comme tout les autres peuples, se révoltent mais ils le font à leur manière, à l’égyptienne, sans violence. On essaie de trouver des compromis, mais à un moment donné et quand le compromis n’est plus possible, ils se révoltent. L’idée qui consiste à dire que les Égyptiens se révoltent moins que les autres n’est pas vraie, en fait.

-Une année après la chute du clan Moubarak, la transition démocratique connaît des vacillements, l’armée qui dirige le pays réprime et tue des Egyptiens. Veut-elle s’accrocher au pouvoir ?

Sans doute. Moubarak était la tête du régime, l’armée en était l’armature. Elle n’a jamais été du côté de la révolution. Le Conseil militaire n’a pas protégé la révolution comme on a voulu le faire croire. Il a permis au régime de Moubarak de se maintenir au pouvoir. En Égypte, jusqu’à maintenant, le régime de Moubarak est toujours en place. Je pense qu’il y avait des malentendus dès le commencement de la révolution. Le peuple qui a fait la révolution a considéré que la chute de Moubarak était la première étape pour éliminer le régime ; par contre, le Conseil militaire a accepté le départ de Moubarak comme une étape nécessaire pour préserver le régime. Nous ne parlons pas le même langage que les militaires, nos objectifs sont diamétralement opposés. Maintenant, la scène est très claire. Le Conseil militaire a préservé clairement le régime et résiste violemment au vrai changement. C’est ce qui explique l’acharnement des militaires contre les forces révolutionnaires. En dix mois de pouvoir, l’armée a tiré à trois reprises sur la foule. Les militaires font tout pour être un élément essentiel dans la formule politique égyptienne. Je suis ennuyé parce que nous avons perdu dix mois et que le changement désiré par la révolution tarde à voir le jour. Nous vivons des crises fabriquées par le régime de Moubarak pour faire pression sur les Égyptiens dans le but de leur faire détester la révolution. Mais je reste optimiste parce que je fais confiance au peuple et surtout que la révolution appartient au futur ; personne n’est capable d’arrêter ce futur. Il arrivera fatalement.

-Les élections législatives ont été remportées majoritairement par les islamistes. Vous qui êtes connu pour votre opposition à ce courant que vous qualifiez souvent de dictateur «parce qu’ils s’estiment détenteurs de la vérité absolue», quelle est votre appréciation ?

Je dois rappeler que je suis en totale opposition avec les islamistes. Je suis contre leur interprétation de la religion, comme je suis contre l’utilisation de la religion à des fins politiques. J’estime que la religion doit rester à sa place. Mais dans le Monde arabe, la majorité n’a pas cette vision. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut les aider à vivre cette expérience à travers laquelle ils découvriront que l’islam politique n’a rien à voir avec la religion à laquelle ils croient et que les tenants de l’islam politique ne sauront pas résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés. Cependant, il y a un principe sur lequel je suis intransigeant : on doit accepter le choix du peuple. Je ne suis pas contre que les islamistes arrivent au pouvoir à travers des élections propres et honnêtes. Ce ne sont pas des ennemis, mais ce sont des Egyptiens avec lesquels je suis en totale opposition. Il faut assumer la démocratie, surtout quand elle ne nous arrange pas et qu’elle porte au pouvoir nos adversaires. Contrairement à l’image qu’on se fait d’eux en Occident comme d’un danger et qui assimile l’islamisme au terrorisme. Je suis entièrement contre cette conception occidentale. Je n’accepte pas cela. L’islamisme, pour moi, veut dire quelqu’un qui a un background islamique. Il y a des islamistes violents et d’autres ne le sont pas. Les Frères musulmans, avec qui je ne suis pas d’accord du tout, sont absolument intégrables dans une démocratie. Ils ont quitté le terrain de la violence dès 1965. Ils seront un autre parti comme les partis de droite chrétienne en Europe.

-Vous parliez d’un pacte qui aurait été passé entre les militaires et les islamistes pour phagocyter la révolution. Pouvez-vous être plus explicite ?

Je n’accuse pas, mais il y a sans doute un accord entre eux, c’est très visible. Le Conseil militaire fait dans la manœuvre pour rester au pouvoir de manière indirecte. Il cherche un Président qui obéisse au doigt et à l’œil. Et pour réussir cette manœuvre, il ouvre la porte aux islamistes en les intégrant dans sa stratégie. Le Conseil militaire est en train de persécuter les révolutionnaires en les accusant d’être financés de l’extérieur et les faire passer pour des agents, ce qui est totalement faux par ailleurs, alors que curieusement il ferme les yeux sur le financement étranger des islamistes. On les a vus à la faveur de ces élections ; ils dépensent des fortunes. Le parti salafiste a acheté 30 appartements à Alexandrie pour cette élection. Il distribue des tonnes de nourriture gratuitement. En démocratie, le citoyen a le droit de savoir qui paie qui. Les militaires laissent faire les islamistes. Par ailleurs, sur le plan politique, il y a une convergence de vues sur la gestion de la transition. On voit comment les islamistes ne disent rien quand des jeunes se font massacrer sur la place Tahrir.

-Alors que des voix expriment leur inquiétude de la montée des islamistes, vous appelez à soutenir le futur Parlement même si les islamistes y sont majoritaires. Pourquoi ?

Absolument. Je soutien ce Parlement parce qu’il sera finalement la seule institution élue par le peuple. Et je trouve cela essentiel, parce que ce Parlement va nous aider à faire pression sur le Conseil militaire pour le pousser à quitter le pouvoir. Il faut laisser faire la démocratie. Elle est la solution. Cependant, je dois souligner que les élections n’étaient pas justes. La loi électorale a été faite de sorte à empêcher les révolutionnaires d’y participer.

-Les USA, qui ont une grande influence sur l’Egypte, semblent s’accommoder de la victoire des islamistes, alors que ces derniers présentent les Américains comme des ennemis jurés parce qu’ils sont contre l’islam. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas vrai. C’est une diversion. Les Américains ne sont jamais contre les islamistes. L’ami le plus proche de tous les gouvernements américains est l’Arabie Saoudite, qui est la source de toutes les idées wahhabites, mais à cause de son pétrole, aucun gouvernement américain ne peut critiquer ce royaume. Au Pakistan aussi, le général Dhiya El Hak était à la fois un agent américain et un extrémiste religieux. Les talibans ont été montés et financés par les Américains. Les Américains ne sont ni contre ni pour l’islam, mais plutôt pour leurs intérêts. Et quand leurs intérêts sont menacés, ils interviennent, comme au Chili en 1973 contre le président Allende. S’il y avait un gouvernement bouddhiste qui préserve les intérêts US, ils le soutiendraient ! Les islamistes, de leur côté, rassurent les Américains, notamment sur «les accords de paix» avec Israël. Je dois rappeler ici un article de Naom Chomsky publié le 4 février 2011 (soit quelques jours avant la chute de Moubarak) dans le journal britannique The Gardian. Il a dit clairement que «la démocratie en Egypte aura des problèmes. Et ce n’est pas la menace islamiste qui empêche le soutien américain au régime en place. Si l’Égypte devenait un pays réellement indépendant, elle serait un grand pays qui influencerait les pays arabes. Et cela, les Américains ne peuvent pas se le permettre parce que derrière il y a Israël». Ce qu’a dit Chomsky se produit maintenant. La manière américaine de contrôler la situation était de soutenir la dictature de Moubarak jusqu’à la fin, mais après la deuxième étape, de dire de très belles phrases sur la révolution tout en empêchant le changement. Je ne fais pas confiance au gouvernement américain. Il ne voudrait pas d’un progrès et d’une indépendance de l’Egypte.

-Nous avons assisté, durant la campagne électorale, à une attaque en règle des salafistes contre les libertés individuelles ; ils se sont attaqués à Naguib Mahfouz et veulent instaurer la charia !

Vous savez, le discours salafiste ne m’étonne pas. Il y a toujours un conflit entre l’extrémisme et l’art. Ce sont deux choses qui ne marchent pas ensemble. L’Europe a connu cela aussi. La littérature présente une vision du monde très tolérante, qui ne juge pas les autres ; elle pose des questionnements et tente de comprendre les sociétés. L’extrémisme, c’est le contraire ; il est dans le jugement permanent et classifie les gens. Les extrémistes pensent qu’ils sont détenteurs de la vérité absolue et prétendent détenir des réponses définitives. Si vous avez le goût littéraire, vous ne serez jamais extrémiste et le contraire est juste aussi.

-Cela ne vous fait pas peur ?

Il n y a pas de risque, mais plutôt un combat à mener et je suis déterminé à le porter. On doit défendre la liberté d’expression, qui n’est jamais un cadeau. C’est vrai que je fait l’objet d’un lynchage médiatique de la part des extrémistes, mais ce sont les hommes de main du pouvoir qui sont venus me menacer devant mon cabinet. Les salafistes sont un corps étranger à l’Egypte. Ils s’attaquent à des éléments qui structurent la société égyptienne. La musique et le cinéma sont des éléments essentiels de la culture égyptienne. Les salafistes défendent une conception de la religion importée d’Arabie Saoudite. Ils interprètent le désert. Ce qui est le contraire de notre interprétation de la religion qui est faite par Mohamed Abdou. Toutes les interprétations faites par Mohamed Abdou sont l’exact contraire de la vision salafiste de la religion ; il était pour la liberté de la femme, la liberté de création, la démocratie. Il disait déjà, en 1899, que la burqa n’a rien avoir avec la religion, que c’est une habitude qui vient du désert et que l’islam n’a jamais dit qu’il fallait cacher le visage de la femme.L’interprétation wahhabite de la religion, qui est très fermée, est soutenue par l’argent du pétrole et toutes ces chaînes de télévision.

-Comment avez-vous vécu le 25 janvier 2011 et la chute de Moubarak, vous qui militez contre le régime depuis des années ?

C’était un grand moment de ma vie, un moment unique. On ne fait pas de révolution chaque matin. C’est une chance de vivre des moments pareils, des moments où j’ai appris énormément de choses sur mon peuple. J’écris souvent le mot «peuple» dans mes romans et dans mes livres, mais c’était la première fois que je sentais ce que veut dire le mot peuple. Vivre avec deux millions de personnes sur la place Tahrir avec ce sentiment d’être une seule famille est extraordinaire. J’ai été inspiré pour écrire des livres et des livres ; j’espère avoir le temps pour le faire. -La révolution égyptienne sera-t-elle le futur roman de Aswany ? Je travaille sur un roman sur l’Egypte des années quarante depuis trois ans, mais j’ai arrêté d’écrire durant la révolution. Il est clair que la révolution sera présente dans mes prochains romans.

Entretien réalisé par Hacen Ouali

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #LA LUTTE DES CLASSES CONTINUE, #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 29 Septembre 2011

Abderrazak Dourari : «La politique linguistique a inculqué la haine de soi»

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EL WATAN le 29.09.11

Abderrazak Dourari
zoom | © D. R.

Abderrazak Dourari est professeur en sciences du langage. Il dirige actuellement le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight au ministère de l’Education nationale. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Les Malaises de la société algérienne, crise de langue, crise d’identité (paru aux éditions Casbah), Cultures populaires, culture nationale (l’Harmattan, Paris 2002) ainsi qu’un essai à paraître prochainement de présentation critique des «théories linguistiques de F. de Saussure à Chomsky».

-Comment expliquer aujourd’hui que beaucoup de jeunes n’arrivent plus à établir une phrase structurée, en arabe comme en français ?

Les Algériens s’expriment bien dans leurs langues maternelles (tamazight et arabe algérien) même si celles-ci évoluent comme partout dans le monde sous l’influence linguistique des autres langues, comme l’arabe scolaire, le français, l’espagnol ou même parfois l’anglais à un degré moindre.La langue arabe scolaire et le français, tout en ayant un statut particulier pour nous, ne sont pas nos langues maternelles et, à ce titre, elles sont acquises, bien ou mal, grâce ou à cause de l’école et de tout le système éducatif du primaire au doctorat. Cependant, la non-maîtrise aujourd’hui avérée des langues (où on a vu des traducteurs supposés maîtriser trois langues n’en maîtriser absolument aucune) révèle un aspect important de la déliquescence du système éducatif algérien sous-encadré et permissif, qui privilégie l’ordre public au savoir.

Contrairement aux années 1970 où le niveau universitaire était très élevé (il y avait même des enseignants américains, anglais, indiens, pakistanais, français… de très haut niveau) grâce à un niveau d’exigence scientifique correct – car la règle était claire : ce n’était pas à l’université de descendre pour prendre en charge ceux qui traînaient, mais c’était bien à ces derniers de s’élever au niveau d’exigence des universités dans tous les domaines du savoir. Les cycles infra-universitaires recevaient par conséquent un encadrement universitaire de qualité et eux donnaient un enseignement de qualité à leurs élèves…

-Le processus d’arabisation enclenché dans les années 1970 a-t-il brouillé les repères ?

La politique linguistique d’arabisation est l’une des plus absurdes et destructrices menées par un gouvernement dans le monde. On la voulait comme une opération magique. Du jour au lendemain, on voulait que tout le monde, y compris les analphabètes, parle l’arabe scolaire ! On se rappelle les débats sur «l’arabisation progressive et progressiste» pour les uns et «l’arabisation totale et immédiate» des autres.

Ce fut cette dernière qui fut menée tambour battant par les passionnés du parti unique et qui est au principe du désastre linguistique et culturel qu’on commence à reconnaître aujourd’hui. Cette politique s’est attaquée aux langues algériennes (arabe algérien et tamazight) avec autant de férocité qu’à la langue française, tant et si bien qu’elle a complexé tous les locuteurs et brisé tous les ressorts sociétaux de maîtrise de la langue française – outil indispensable pour le lien avec la rationalité et le savoir moderne.

Pour couronner le tout, cette politique n’a pas permis une meilleure maîtrise de la langue arabe scolaire, loin s’en faut, car elle a consisté essentiellement à inculquer et diffuser de manière cellulaire le conservatisme religieux et l’irrationalisme dans toutes ses formes y compris celui du style des zaouïas combattues naguère par l’association des oulémas musulmans algériens. Tant que les lycées étaient bilingues, on continuait à enseigner les idées fondatrices du mouvement du siècle des lumières et de la raison universelle, mais la politique d’arabisation précipita la fermeture de tout accès à ces enseignements dont la mentalité algérienne avait besoin et replongea celle-ci dans la tradition archaïque et le fatalisme.

On le sait maintenant, la politique d’arabisation a réussi à rendre l’esprit de nos enfants sensible à l’islamisme – idéologie la plus rétrograde de nos jours – au point de se constituer chair à canon (kamikazes) pour la défendre. Cette politique linguistique a inculqué, y compris à l’élite au pouvoir, fabriquée par le parti unique, la haine de soi qui les pousse jusqu’à se fabriquer des ancêtres en Arabie ou au Yémen. Comme si les gens pouvaient choisir leurs parents et leur lieu de naissance !

-Est-il possible de déterminer la langue que parlent les Algériens ?

Les Algériens parlent leurs langues maternelles – variétés de tamazight et de l’arabe algérien très mal servies par l’Etat en matière de prise en charge institutionnelle et éducative. Dans le domaine institutionnel, le français garde, à côté de l’arabe scolaire, une bonne place dans les domaines élaborés (législation, comptabilité, finances, études universitaires, littérature…) au moins comme source de documentation. Les doctorants en langue arabe scolaire préfèrent se rendre en France pour mieux connaître la langue arabe car le monde arabe a depuis longtemps quitté la bataille de la rationalité et du savoir, et quasiment rien ne se produit plus dans cette langue : ni le pain ni même la grammaire arabe ou les études islamiques qui sont meilleures en allemand, en anglais et en français…
La posture intellectuelle imprimée aux universités et au système éducatif est celle du combat contre l’esprit critique au profit d’une posture apologétique et du culte des ancêtres mythiques («as saslaf as salih», disent-ils).

-La dépréciation du savoir et de la compétence induite par la transformation des universités fabrique de faux diplômes, voués à soutenir les élites au pouvoir, à déprécier aussi la compétence dans la société et dans le marché de l’emploi dominé par l’allégeance, la rente, l’enrichissement le plus rapide et par tous les moyens. Pourquoi alors faire semblant de persister à vouloir que les Algériens fassent des efforts pour apprendre les langues ?

Cela dit, le français reste la langue seconde du domaine formel la moins atteinte et la plus répandue dans le tissu social algérien ; c’est dans cette langue qu’il est possible de bâtir une reconquête de nos capacités expressives linguistiques et scientifiques.

-Les Algériens utilisent un langage parlé flamboyant d’inventivité, usant de néologismes inattendus. Mais leur capacité à tenir une discussion dans une langue soutenue est très limitée. Quelle est votre analyse ?

En matière de création néologique, les Algériens ne sont pas les seuls, en ce sens que tous les locuteurs du monde entier essaient de se mettre à jour eu égard à des idées et produits diffusés dans l’espace sociétal et auxquels ils font face dialectiquement. Il n’y a pas d’autre alternative aux innovations et aux néologismes. Avec les NTIC, qui sont devenues aujourd’hui invasives dans tous les interstices de la société, toutes les langues inventent…
Les échanges interculturels, la diffusion des idées, la relativisation des mœurs et des systèmes d’organisation politique se mondialisent et les perceptions, les représentations sociales et culturelles changent… C’est ce que refusent de comprendre les régimes autocratiques arabes et leurs alliés objectifs, les mouvements politiques régressifs qui, paradoxalement, usent des moyens produits de la raison humaine pointue pour diffuser et inculquer les idées de régression intellectuelle. Les cloisonnements nationaliste, linguistique, ethnique, moral… sautent et de nouvelles valeurs naissent et s’installent progressivement. L’enjeu n’est pas du tout national mais bien inter-national (le trait d’union est intentionnel).

Pour tenir une discussion soutenue, comme vous dites, il ne suffit pas seulement de maîtriser une langue du savoir ; il faut aussi disposer d’un niveau de savoir suffisant. Ce sont là nos deux échecs les plus patents et les plus pathétiques. On est derniers en matière de savoir théologique et on est derniers aussi en matière de savoir scientifique. On ne maîtrise pas la langue arabe scolaire et classique pour se tirer d’affaire en théologie et on ne maîtrise pas non plus les langues étrangères pour se tirer d’affaire dans le domaine du savoir scientifique rationnel. On refuse d’entendre ce qui se passe ailleurs (surdité) et on refuse de parler nous-mêmes (mutité).

-L’écart entre les quartiers populaires et les zones résidentielles semble s’accentuer. Peut-on parler de «fracture linguistique» ?

Encore une fois, les Algériens parlent d’abord algérien. A ce niveau, il n’y a pas de hiatus. L’écart dont vous parlez provient de l’écart dans les moyens dont disposent les différentes classes sociales algériennes. Les classes supérieures, du fait de leurs moyens importants et de la proximité qu’elles ont avec les élites au pouvoir, voyagent dans le monde et voient ce qui s’y passe. Elles n’accordent aucun sérieux aux déclarations grandiloquentes des gens du pouvoir qui sont les premiers à avoir mis leur progéniture dans les écoles étrangères, tout en déclarant aux gens des classes inférieures que le système éducatif algérien est le meilleur de la planète, les poussant à verser dans une défense fanatique de la politique d’arabisation qui a brisé cette belle langue arabe scolaire avant briser les langues étrangères.Les enfants de ces classes supérieures, habitant les quartiers huppés, ont logiquement continué à apprendre et à parler le français même à un âge très précoce.

Toutes ces incohérences nous mènent à penser que seule une politique linguistique, éducative et culturelle fondée sur la raison (et non pas sur la passion) et sur les enseignements de l’histoire, visant l’ensemble du corps social et non pas une infime partie, peut tirer notre société et notre nation vers des horizons sereins. Seule une politique universitaire où le champ du savoir est autonomisé de la phagocytose politicienne peut, à terme, faire reprendre à notre système universitaire son rôle de pépinière du savoir et de cadres compétents.

Amel Blidi

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Rédigé par Boussad OUADI

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Publié le 28 Août 2011

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

De la problématique des origines

Par : Mohamed Chafik
03/08/2011

 Dans cette introduction à son  exposé présenté au symposium  de Barcelone (27-30 juin 2007), Mohamed Chafik  remonte le  fil de l’histoire pour situer l’origine et l’étymologie du mot berbère dans ses différentes déclinaisons dans les pays de la Méditerranée.  

1iére partie

Le travail de recherche que s'est assigné l'Institut euikkis.JPGropéen de la Méditerranée est, par les temps qui courent, d'une utilité incontestable : il ouvre la voie au rapprochement et à la compréhension entre des peuples voisins, à une époque où des familles ou des individus habitant sur le même palier s'ignorent superbement les uns les autres. Que les riverains d'une même mer, qu'on pourrait qualifier d'intérieure, mais désormais ouverte à tous les courants, se donnent l'occasion de se voir, de s'écouter et, espérons-le, de s'entendre et de se comprendre, nous console du fait désastreux que l'esprit humain se gave au quotidien d'horribles visions, juste bonnes à le rendre incurablement insensible à la douleur d'autrui et de le condamner à un autisme progressif. Nous savons tous, vaguement, autour de la Nostra Mare, comme-disaient nos anciens amis les Romains, qu'il existe une communauté de culture entre nous, mais c'est dans le regard des non-Méditerranéens, des Nordiques principalement, que nous le percevons. L'Institut européen de la Méditerranée nous convie donc à un exercice particulier et salutaire, celui d'une introspection socioculturelle collective. De nos subjectivités respectives entrecroisées, il devrait normalement se dégager, pour le moins, une approche raisonnable de nos problèmes communs, faute d'une totale objectivité scientifique. Aussi me dois-je d'adresser à l'administration de l'Iemed, à ses chercheurs, et à Mme M.A. Roque, I'organisatrice de ce symposium, les plus vifs remerciements du monde berbère, qui se voit honoré d'être invité à s'interroger et à se laisser questionner, trois jours durant, sur son passé, son présent et son devenir. Les Berbères, mesdames et messieurs, ne se sont jamais désignés eux-mêmes par ce nom. Jusqu'au début du XIXe siècle les Européens, en général, utilisaient, pour parler de l'Afrique du Nord, le vocable Barbaria, hérité de l'Église catholique dont on connaît le conservatisme langagier. En français, la forme Berbère avait déjà commencé à se substituer à la forme Barbare vers la fin du XVIe siècle, sous l'influence de l'arabe nord-africain. En cette dernière langue on prononçait en effet Braber. C'est de là aussi que semble venir la forme Berbero, commune à l'espagnol et à l'italien. Mais que s'est-il passé pour que, de tous les peuples anciens, du nord et du sud du bassin méditerranéen, seuls les Nord-Africains ont continué à être, en quelque sorte, considérés comme barbares ?... Il s'est passé qu'au VIe siècle de l'ère chrétienne les envahisseurs arabes de ce qu'on nomme actuellement le Maghreb ont emprunté le terme Barlarus aux Byzantins, lesquels Byzantins nous regardaient comme étant leurs ennemis du double point de vue politique et religieux. Aucun Berbère, pourtant, n'a jamais senti vivre en lui la moindre once de barbarie, puisque chacun de nous s'est toujours vu comme étant un Amazighe, c'est-à-dire, étymologiquement, un homme libre et noble à la fois. Ensemble, nous autres vos invités, nous sommes des Imazighen. Notre langue est tamazight. Ce sont les anciens Grecs qui ont créé dans leur langue le mot barlaros pour désigner tous les autres peuples, y compris les Romains, où ils ne voyaient que des êtres frustes et mal dégrossis. Mais les Grecs n'auraient pas imaginé que ce qualificatif put échoir en héritage non revendiqué aux descendants d'un peuple à l'égard duquel les animait, comme nous le verrons, une sorte de piété presque filiale. Et, ainsi, ce sera de manière indifférente que j'utiliserai dans mon exposé comme nom ou comme adjectif, tantôt le mot amazighe, ou son pluriel Imasighen, tantôt le mot berbère, dont le pluriel ne diffère du singulier que par l'orthographe.
(À suivre)
M. C. 
NDLR : Les titres et surtitres  sont de la rédaction                                

Au fil du ramadhan (Samedi 06 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Unité ethnique contre frontières géographiques

Par : Mohamed Chafik
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Ce sont les colonisations successives ayant ciblé l’Afrique du Nord qui sont à l’origine de l’éclatement des peuples amazighs qui sont actuellement éparpillés sur plusieurs pays.

2iéme partie

Mais, avant de parler des Berbères des temps anciens, peut-être conviendrait-il de situer d'abord dans l'espace ceux du te¦nps présent, ceux qui sont en principe représentés ici, aujourd'hui. Et là, disons-le tout de suite, on ne peut que reconnaître la douloureuse réalité du fractionnement géographique du monde amazighe. La principale cause de ce fractionnement est d'ordre historique: agissant sur les âmes au plus profond, I'islam a entraîné l'arabisation de pans entiers de la société berbère, et amené des générations successives d'Amazighs à se sentir, à se dire, et souvent à se vouloir arabes contre vents et marées. Ce fractionnement est dû ensuite au fait que le colonialisme français a tracé au cordeau la plupart des frontières des États africains riverains du Sahara, sans le moindre égard pour les différences ethniques. De cela, il a résulté que les berbérophones sont de plusieurs nationalités. Ils sont principalement Marocains et Algériens, mais aussi Libyens, Tunisiens, Mauritaniens, Maliens, Nigériens, Burkinabés, ou même Tchadiens. (Abrous et Claudot-Hawad). Et, comme l’émigration vers d'autres continents a joué son rôle, il existe actuellement une importante diaspora amazighe numériquement bien implantée, en Espagne, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne, et en Belgique, et de plus en plus attirée par le Canada et les États-Unis d'Amérique. A l'intérieur même de chacun des pays d'origine, la berbérité, en tant que fait linguistique, ne fait pas forcément un bloc du point de vue de l'étendue géographique, sauf au Maroc où elle barre la quasi-totalité du territoire national, du Nord-Est au Sud-Ouest, en une diagonale plus ou moins large selon les régions, puis en Algérie, au Mali et au Niger où elle occupe des zones séparées certes les unes des autres, naturellement ou artificiellement, mais suffisamment vastes pour se sentir aptes à pleinement s'affirmer en tant qu'identité ethnique. Il s'ajoute à cela qu'en Algérie et au Maroc, de nombreuses villes se berbérisent insensiblement d'année en année au plan démographique, sous l'effet de l'exode rural. Déjà ville kabyle à l'époque des Français, Alger l'est devenue davantage depuis 1962. À cette dernière date précisément, la population berbérophone de Casablanca a été estimée par un chercheur à près de 23% (Adam, I, p.273). Ce pourcentage n'a pu que croître. Mais, pour des raisons politiques faciles à deviner, au Maroc tout au moins, les nombreux recensements qui se sont succédé depuis 1960 passent systématiquement sous silence les chiffres concernant les langues pratiquées par les recensés. Ce qui n'empêche pas un phénomène, intéressant par sa nouveauté, de se produire de manière spectaculaire en zones rurales arabophones, où les éléments les mieux instruits de la population commencent à se réclamer d'origines amazighes, en s'appuyant sur des constatations d'ordre historique, linguistique, anthropologique et toponymique. C'est le cas des Ghiata de Tazaet des Jebala de Taounate, à titre d'exemple. Un pacte a même fait de cette question l'objet d'un recueil de vers où il exprime la joie d'avoir retrouvé ses racines (El-Méliani). Il est à noter que si cette prise de conscience a d'abord concerné des groupements berbères d'arabisation plus ou moins récente, elle n'a pas manqué de s'imposer assez rapidement à de petits échantillons de populations habituées, depuis longtemps, à s'enorgueillir et à toujours se prévaloir d'une ascendance censée être hors du commun. C'est peut-être là un effet du militantisme culturel amazigh.
(À suivre)
M. C.
NDLR/ Les titres et surtitres sont de la rédaction.

Au fil du ramadhan (Dimanche 07 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

La toponymie au secours de l’histoire

Par : Mohamed Chafik
Lu : (2049 fois)

Les chercheurs ont souvent eu recours à la toponymie pour rendre compte de la vastitude du monde amazigh et de sa continuité géographique et ethnique.

3iéme partie

Toujours est-il qu'en l'état actuel des choses, le morcellement géographique de l'élément berbérophone à travers l'immensité aux trois quarts désertiques du nord de l'Afrique, suggère à l'observateur non averti l'idée que l'amazighité ne peut être, ou même n'avoir été, que minoritaire, à telle enseigne qu'un universitaire moyen-oriental ne s’aperçoit pas de la bévue qu'il commet ainsi : balayant du revers de la main, sur une carte, une large zone désertique et totalement inhabitée, autour d'une oasis amazighophone marquée en jaune, il lance à la cantonade : “Mais voyez comme c'est vaste le domaine de la langue arabe !” Aussi est-il utile de signaler que c'est la toponymie qui rend le mieux compte de la vastitude du domaine historique amazigh et qui en indique les limites de façon suffisamment précise. Que ce soit au Maroc, en Algérie, en Mauritanie, au Mali et à une moindre échelle, en Libye, au Niger et en Tunisie, c'est grâce au berbère que les toponymistes procèdent au décryptage étymologique de la majorité des noms de lieux, de régions, de fleuves, de signes
d'une désertification rampante, partie du centre du Sahara actuel avant même l'époque historique, et progressant irrésistiblement en direction du Nord. Il s'ajoute à cela un système orographique cloisonné.
Ce sont ces caractéristiques géographiques de la e~ Libyé “qui ont façonné et le tempérament et l'histoire amazighs, et ont fait que, dans l'antiquité, il y a eu des Berbères des zones côtières et de leurs arrière-pays immédiats, et des Berbères de l'intérieur des terres, habitants sédentaires en minorité, seminomades ou nomades en majorité, évoluant dans les zones montagneuses, les plateaux semi-arides ou, dans le désert autour d'oasis enclavées. Pour des raisons évidentes, seuls les Imazighen des régions voisines ou relativement proches de la mer sont entrés en contact avec les peuples méditerranéens de l'Antiquité, les Grecs, les Phéniciens, les Romains et les Hébreux, en plus de leurs voisins, les Égyptiens, évidemment ; et seules leurs élites ont pu s'acculturer sérieusement. Les autres sont restés en réserve, si je puis dire, et ont ainsi pu sauvegarder la culture amazighe proprement dite. Cependant, les premiers partenaires historiques des Imazighen ont bien été leurs voisins les plus proches, c'est-à-dire les Égyptiens. Mais nous en parlerons en dernier, parce que les deux peuples semblent avoir eu beaucoup plus que de simples rapports de voisinage. C'est des Grecs qu'il sera d'abord question.
Après des frictions, ou même de courtes guerres dues au fait que des colons hellènes sont venus s'installer sur les côtes lityques, face à la Grèce, au IXe siècle av. J.C, il semble bien qu'un modus vivendi ait été assez vite trouvé entre les nouveaux venus et leurs hôtes berbères, dans l'ensemble des cinq cités, les fameuses Pentapolis, appelées à prospérer sur la rive sud de la Méditerranée pendant plus de quinze siècles, du IXe siècle av. J. C., jusqu'au VIe siècle de l'ère chrétienne. Écoutons le grand pocte grec Callimaque (315-240 av. J. C.) d'une désertification rampante partie du centre du Sahara actuel avant même l'époque historique, et progressant irrésistiblement en direction du Nord. Il s'ajoute à cela un système orographique cloisonné.
(À suivre)
M. C.

Au fil du ramadhan (Mardi 09 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Modus vivendi entre Amazighs et Hellènes

Par : Mohamed Chafik
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Platon, le philosophe, n'aurait jamais pu fonder son Academica, s'il n'avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu comme esclave (Rossi, p. 119).

4iéme partie

Après des frictions, ou même de courtes guerres dues au fait que des colons hellènes sont venus s'installer sur les côtes lityques, face à la Grèce, au IXe siècle av. J.C., il semble bien qu'un modus vivendi ait été assez vite trouvé entre les nouveaux venus et leurs hôtes berbères, dans l'ensemble des cinq cités, les fameuses Pentapolis, appelées à prospérer sur la rive sud de la Méditerranée pendant plus de quinze siècles, du IXe siècle av. J.C., jusqu'au VIe siècle de l'ère chrétienne. Écoutons le grand poète grec Callimaque (315-240 av. J.C.) chanter le bonheur de vivre dans la principale de ces cités, Cyrène (Kurênê), au IIIe siècle av. J.C. : grande fut la joie au cœur de Phoibos, quand venu le temps des fêtes carnaiennes, les hommes d 'Enyo, les porte-ceinturons, firent un chœur de danse parmi les blondes libyennes. Jamais Apollon ne vit chœur plus vraiment divin ! Jamais le dieu n'accorda tant à nulle cité qu'il fit à Cyrène ! (Callimaque, p. 228). Et c'est ainsi que nous apprenons, au passage, que les anciens Berbères étaient plutôt blonds, ceux du moins qui cohabitaient avec les Grecs de Cyrénaïque, au troisième siècle avant J.C.
Mais ce qu'il y a de vraiment étonnant, et de paradoxal en apparence, c'est que les Grecs nourrissaient à l'égard des Berbères une profonde vénération. L'historien Hérodote (484-425 av. J.C.) les considérait comme le peuple du monde qui jouit du meilleur état de santé,  surclassant en ce domaine les Égyptiens et les Grecs eux-mêmes (Hérodote, L. II parag. 77 p. 199). Le costume et l'égide qu'on voit en Grèce aux statues d'Athéna, ajoute-t-il, sont inspirés des vêtements des Libyennes. Atteler quatre chevaux est encore un usage passé des Libyens à la Grèce (Hérobote, L. IV, parag. 189, p. 444). L'écrivain latin, Pline l'Ancien (23 - 79) nous signale que les Grecs attribuaient la fondation de Tanger (Tingi) au géant de leur mythologie Antaios (Antée) (Pline, L. V, parag. 2, p. 45), et que Grecs et Libyens de Cyrène allaient ensemble en pèlerinage au temple d'Aïnoun à Siwa (Pline, L.V, parag. 31, p.60 et commentaire p. 351). Athena la vierge, Athena la déesse guerrière protectrice d'Athènes, Athena la déesse de l'intelligence, est elle-même née en Libye au
bord du lac Triton (Rossi, p. 82). Les Berbères Garamantes étaient des descendants du dieu Apollon lui-même, aux yeux des Hellènes (Gaffmt, p. 703). Platon, le philosophe, n'aurait jamais pu fonder son Academica, s'il n'avait été racheté et libéré par un Libyen, quand il a été fait prisonnier et vendu comme esclave (Rossi, p. 119). I1 est de notoriété historique, enfin, qu'Alexandre le Grand a dû parcourir 600 km de désert, avec toute son armée et sa suite, pour se faire sacrer roi d'Égypte par les prêtres d'Amon, en son temple de Siwa. Les habitants de Siwa continuent jusqu'au jour d'aujourd'hui à parler tamazight. Il y a lieu de penser, à partir de ces données, que les Grecs savaient pertinemment que leur civilisation était la fille de celle de l'Égypte et de la Libye. Les historiens français Jean Servier et Piene Rossi ont développé ce sujet, le premier en ce qui concerne les Berbères, et le second en ce qui a trait à l'influence de l'Égypte sur la Grèce.

(À suivre)
M. C.

NDLR : Titres et intertitres sont de la rédaction

Au fil du ramadhan (Mercredi 10 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Le plurilinguisme des élites amazighes

Par : Mohamed Chafik
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Le premier phénomène qui a résulté de la cohabitation des Berbères avec d'autres peuples méditerranéens, c'est le bilinguisme, voire le trilinguisme.

5iéme partie

C'est aussi sur la rive libyenne de la Méditerrance que les Berbères ont cohabité, ou simplement voisiné avec ces autres marins commerçants qu'ont été les Phéniciens. Avec le consentement mielleusement extorqué aux autochtones, ces demiers sont parvenus à fonder de nombreux comptoirs sur les côtes nord-africaines, dont quelques unités sur les côtes atlantiques du Maroc. L'un de ces comptoirs, fondé en 814 av. J. C., est devenu au fil des siècles une riche et puissante cité marchande : Carthage, dont l'influence culturelle s'est exercée sur les Imazighen, jusqu'en 146 av. J. C., année de sa destruction par les Romains, et même au-delà de cette date. Tout un chacun sait par ailleurs que les Romains, maîtres de tout le bassin méditerranéen, ont colonisé progressivement les zones côtières de l'Afrique du Nord et une partie de leur arrière-pays, entre 146 av. J. C. et 430 ap. J. C. Les Byzantins, qui leur ont succédé, après un intermède d'un siècle environ durent se cantonner dans un petit nombre de ports méditerranéens. Puis vient l'invasion arabe, dotée d'une idéologie combative et fortement
mouvante tant du point de vue eschatologique que du point de vue économique; et c'est l'islamisation des Berbères, une islamisation qui a connu bien des péripéties, mais qui a pu malgré tout agir en profondeur, sur le long terme. 
De toutes ces vicissitudes de l'histoire, il a résulté que les élites amazighes se sont diversement acculturées, et ont richement contribué à l'élaboration des grandes cultures méditerranéennes.
Le premier phénomène qui a résulté de la cohabitation des Berbères avec d'autres peuples méditerranéens, c'est le bilinguisme, voire le trilinguisme. Il est permis de dire qu'en toute période historique, l'élite amazighe des zones pénétrées par les cultures étrangères a été au moins bilingue, avec les avantages, mais aussi les inconvénients que cela suppose. Le bilinguisme des meilleurs n'at-il pas été la cause directe d'une certaine stagnation de la langue amazighe ? 
En revanche, les Berbères peuvent s'attribuer le mérite d'avoir influencé la culture putuque, puisque la déesse protectrice de Carthage, Tinnit, appartenait au panthéon amazighe. À en juger par ce que nous rapporte Silias Italicus (p. 8) sur la visite du jeune Hannibal à un temple carthaginois, les prêtresses de Tinnit étaient surtout des amazighes qui s'imposaient par leur fougue et leur verve. Pline (parag. 24, p. 5 6) et d'autres historiens anciens nous disent que les habitants de la région de Carthage, le Byzacium, et des villes côtières de Numidie étaient nommés Libyphéniciens. Ce sont justement ces Libyphéniciens qui ont fourni l'essentiel de l'équipage du fameux périple d'Hannon (Gsell, T.I, p. 478). 
Signalons, pour finir, que l'historien Georges Marcy, dans l'introduction à sa thèse, invite les chercheurs à utiliser le berbère, langue vivante, pour décrypter le punique, langue morte, plutôt que de procéder inversement (Marcy, p. 16). Et, si nous n'avons aucune trace de productions amazighes en punique, c'est que “la civilisation punique n'a produit ni savants, ni poètes, ni penseurs; du moins l'histoire n'en connaît pas” (Gsell, t. IV, p. 125). 
Des productions intellectuelles individuelles dues à l'esprit amazigh, en langue grecque, il nous reste les traces d'un ouvrage écrit par Juba II, en trois Iivres, intitulé “Libyca, dont la perte nous cause beaucoup de regrets” (Gsell, VIII, p. 262). 
Mais c'est dans la production de Térence (v. 190-159 av. J. C) que le génie inventif amazigh en matière de créativité théâtrale se révéla le rnieux. L'influence de Térence s'est exercée sur la production des dramaturges européens jusqu'au XVIe siècle (Brunel et Jouanny, p. 238). À cet écrivain féru d'hellénisme, mort à l'âge de trente ans, nous devons la fameuse sentence: “Je suis un homme; de ce qui est humain rien ne m'est donc étranger”. Il voulait dire par là, lui le jeune Africain fait prisonnier de guerre à l'âge de cinq ans et réduit en esclavage, que tous les hommes se valent. Mais bien avant Juba II et bien avant Térence, la simple littérature orale amazighe avait déjà produit des effets sur la pensée grecque. Aristote (384-322 av. J. C.) cite les fables libyennes comme étant un genre littéraire. 
Lisant cela, on apprend au passage que le poète tragique Eschyle (525-456 av. J. C.) s'était déjà inspiré de ces fables libyennes (Aristote, L II, p. l 04). On peut dire, en résumé, que l'intercompréhension entre Grecs et Berbères semble avoir été totale. Citons, entre autres preuves, le fait que le roi Massinissa était hellénisant et qu'il a tenu à s'entourer dans sa cour d'artistes et de musiciens hellènes. Les Athéniens de leur côté ont érigé une statue du roi écrivain Jubsa II, auprès d'une bibliothèque, au cœur même de leur cité. (Gsell, VIII, 251).
(À suivre) 
M.C

Au fil du ramadhan (Samedi 13 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Le judaïsme et son rapport avec les Amazighs

Par : Mohamed Chafik
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Il est difficile par contre de déterminer de façon précise les périodes antiques où Berbères et Juifs ont commencé à cohabiter et à s'influencer les uns les autres.

6iéme partie

Traitant le sujet, S. Gsell a écrit ceci: “Nous devons mentionner encore d'autres étrangers, dont l'établissement en Berbérie n'a pas été la conséquence d'une conquête. ... Ils [les juifs] étaient déjà assez nombreux à l'époque romaine, et il est à croire que la plupart d'entre eux étaient de véritables lépreux” (Gsell, I, pp. 280,281). H. Zafrani, lui, nous informe que le  judaïsme maghrébin (le judaïsme historique s'entend)... est aussi le produit du terroir maghrébin où il est né, où il s'est fécondé, et où il a vécu durant près de deux millénaires, cultivant avec l'environnement, dans l'intimité du langage et l'analogie des structures mentales, une solidarité active, et une dose non négligeable de symbiotisme.... (Zafrani, Mille ans..., pp. 9 et 10). C'est dire qu'au fil des siècles la judéité s'est acclimatée en Afrique du Nord, sans dommage pour personne. L'existence d'une version berbère de la Haggada de Pesah (Zaffani,Litt) semble prouver que, sans prosélytisme actif, les petites colonies hébraïques de Berbérie ont servi de foyers à une assez importante judaïsation des autochtones ; on s'en convainc par l'observation, par-ci par-là, d'un certain nombre d'indices relevant de l'anthropologie culturelle, telle la tendance à faire souvent usage de prénoms d'origine juive, ou à considérer le samedi comme étant jour de repos. Il est cependant impossible de démontrer que des Imazighens de souche ont contribué à enrichir la pensée ou la littérature hébraïque. À l'inverse, c'est par pléiades que l'on peut citer des noms numides, libyens ou africains, c'est-à-dire berbères, ayant donné un éclat tout à fait particulier aux lettres latines. Déjà cité plus haut en tant que dramaturge, Térence a laissé six comédies... jouées entre 166 et 160 av. J. C,  nous disent ses biographes. Sa “comédie [a été] caractérisée par le souci d'adapter la finesse et l'élégance du génie grec au goût d'un public romain lettré: (Le Robert 2, Terence)”.
“Le plus célèbre des écrivains africains (d'avant la christianisation) fut Apulée” écrit l'historien français Charles-André Julien, qui se hâte d'ajouter que le personnage a été à la fois “insupportable et séduisant” (Julien, p. 182). Apulée, (125-170), a écrit L’âne d'or, espèce de roman, qui  “constitue un des rares livres latins qui se lisent encore sans ennui”, nous avertit Ch.-A. Julien (p. 183). L'écrivain italien Pietro Citati, lui ne marchande pas son éloge :
L’Âne d'or , écrit-il, “est probablement le roman le plus original jamais écrit”... Et dire que des familles amazighes marocaines et libyennes portent encore le patronyme “Apulée”, sous sa forme authentique: “Afulay”. “...Trois géants dominent la pensée chrétienne de l'Afrique romaine : Tertullien, Cyprien et Augustin. Ces trois Africains qui, avec leurs personnalités différentes, contribuèrent à l'établissement du dogme, sont à juste titre, considérés comme des pères de l'Église” (Camps, p. 251). C'est Tertullien (155-225) qui fit du christianisme une arme de résistance contre l'occupation romaine, car, tout chrétien qu'il était devenu, il avait gardé “toutes les passions, toute l'intransigeance, toute l'indiscipline du Berbère”. Il défendit à ses coreligionnaires le service militaire et incita les soldats à la désertion. Son ouvrage principal a été l'Apologétique (Apologeticum). Saint Cyprien, lui, recherche et finit par subir le martyre. Il a écrit, entre autres livres: Ad Demitrianum, Ad Fortunatum, De Mortalitate... (Ch- A. Julien, p. 206, 207). Quant à Saint-Augustin (354-430), il ne me semble pas nécessaire de donner les détails de sa vie et de son œuvre, car, en principe, les Européens, en tant que chrétiens, le connaissent mieux que quiconque. Je me permets néanmoins de rappeler que même du point de vue de sa filiation, Augustin, a été le produit des relations symbiotiques entre peuples méditerranéens ; il était de mère romaine et de père amazigh. Ainsi donc, autant les rapports entre Romains et Berbères ont été conflictuels sur les deux plans politique et militaire, autant ils ont été fructueux sur le plan culturel. Le phénomène est courant dans l'histoire: les Algériens ont combattu la France, mais ont enrichi sa littérature. 
(À suivre)
M. C.

Au fil du ramadhan (Dimanche 14 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Les savants amazighs qui ont fécondé la culture arabo-islamique

Par : Smaïl Boudchiche
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Si les Iraniens ont été les meilleurs philologues de la langue arabe, les Amazighs en ont été les meilleurs pédagogues.

7iéme partie

La période islamique de l'histoire des Berbères, sans être vraiment la plus longue, est la mieux connue, parce elle est la plus récente et la mieux étudiée. Il serait donc fastidieux d'énumérer les centaines de penseurs, d'écrivains, ou de savants amazighs qui ont contribué à la constitution du patrimoine culturel arabo-islamique. Mais, à titre indicatif, citrons-en quelques figures de proue. Ce sont les Jazouli (mort en 1210), Ibn Muâté (1169-1231) et Ajerrum (mort en  1323), qui ont initié la mise en forrne de la grammaire arabe. Le livre d'Ajerrum a été en usage dans l'ensemble du monde musulman pendant plus de six siècles, sans être vraiment démodé même à nos jours. Si les Iraniens ont été les meilleurs philologues de la langue arabe, les Amazighs en ont été les meilleurs pédagogues. Ibn Battouta (1304-1377), l’intrépide explorateur universellement connu, était un Berbère de la grande tribu des Lawata. Le lexicographe Ibn Mandhor (1232-1311), dont l’ouvrage Lisân al-Aarab reste une référence incontournable, est né en Égypte d'une famille amazighe de Djerba. Le théologien et essayiste Lyoussi (1630-1691), a eu le courage de tenir tête, seul, au sultan despotique marocain de son époque. Et, pour que les Berbères d’Espagne médiévale ne soient pas en reste, citons-en au moins deux : le premier étant Abbas Ibn Firnâs (mort en 887), à qui l’on “attribue l'invention de la fabrication du cristal”, la fabrication d’une horloge (manqana), et qui “fut même un lointain précurseur de l’aviation” (Ency. Isl., I. p. 11), et le second étant Abu Hayyân al Gharnâté (1256-1344), le polyglotte comparatiste en matière de langues.
Ceci dit, il faut signaler que l’adhésion des Imazighen à la culture arabo-islamique n'a pas été des plus rapides ni des plus spontanées. Ibn Khaldun nous dit que les Berbères ont apostasié une douzaine de fois, en quelques décennies. Les méthodes brutales de ceux qui leur proposaient la nouvelle foi les ont dressés contre elle. Après s’être libérés de la tyrannie arabe, grâce à deux cuisantes défaites qu’ils ont infligées aux armées omeyyades en 741, ils ont essayé de trouver une parade culturelle à l’islamisation. 
Deux tentatives dans ce sens ont été entreprises, I’une par la fédération tribale des Berphwata, et l’autre par celle des Ghumara. Ce sont les premiers qui sont allé le plus loin dans leur entreprise: ils s’organisèrent en État, se dotèrent d’une armée puissante, d’un livre sacré rédigé en tamazight, et caricaturèrent, comme à dessein, quelques pratiques du culte musulman. Quatre siècles plus tard, ce sont les Almohades,une autre fédération de tribus, qui enfin battirent les Berghwata et les firent totalement disparaître de la scène politique. Endoctrinés par un théologien du terroir, formé en Orient, les Almohades, eux, s’étaient assigné comme objectif  de réaliser l’union de l'ensemble du peuple amazigh, mais sous la bannière d’un islam rigoriste. 
Ils y réussirent largement, et sans qu'ils l’aient vraiment cherché, ils ouvrirent la voie à une arabisation lente mais continue.
 Ils n'avaient pourtant pas hésité, à un moment de leur règne, à exiger que les muezzins et les imams fussent berbérophones. Après eux, ce fut une autre fédération de tribus amazighes, les Mérinides, qui prit le pouvoir et pratiqua une politique d'arabisation intensive de l'enseignement (Document n° III). J’ajouterai simplement qu'à l'époque, I’irréductible opposition confessionnelle entre les deux rives, Nord et Sud, de la Méditerranée, engageait les hommes politiques et les gens d’Église des deux bords à toujours renchérir les uns sur les autres dans les foires de l'intolérance et du fanatisme. Le monothéisme a-t-il été vraiment un facteur de paix ? Vaste question qui me dépasse, mais que je ne pouvais pas éviter de poser. 
(À suivre)
M. C. Au fil du ramadhan (Mardi 16 Août 2011)

 

 

 

 

8iéme partie

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

L’éternelle question des origines

Par : Rédaction de Liberte 
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L'Afrique du Nord, elle, a résisté un siècle entier, de 640 à 741, puis a fini par réduire à néant la puissance militaire  de l'envahisseur.

Nous en arriverons sous peu à parler de l'apport proprement amazigh à la civilisation, mais pas avant d'évoquer la lancinante curiosité qui a taraudé bien des esprits, parmi les historiens, tant arabes qu’européans, à l'égard de l'origine des Berbères. Au Moyen Âge, les généalogistes arabes se sont convaincus, en des démonstrations acrobatiques, du fait que les Imazighens étaient des leurs, et qu'ils avaient émigré au Maghreb en des temps reculés. Cette opinion continue à être la seule admise dans le monde arabe. Dès leur installation en Algérie, les Français à leur tour arrivent à se persuader que les Numides, les Maures et autres Berbères, étaient d'origine gallo-romaine, celte, ou carrément nordique (Camps, 19 à 34). Or, il semble bien que la génétique a maintenant tranché: le plus ancien berceau connu de la civilisation berbère, en l'état actuel de la science a été le centre du désert saharien, à l'époque où il était bien arrosé et couvert de végétation. Le mérite de l'avoir démontré revient à une équipe de généticiens et d'archéologues en majorité espagnols, dans l'ouvrage intitulé: Prehistoric Iberia, genetics, anthropology and linguistics, paru en anglais à New York en 2000 (Doc. n° IV). Les Imazighens ne sont pas seuIement les voisins des Égyptiens, ils sont leurs cousins. Il se trouve que j'avais déjà moi-même émis une hypothèse allant dans le même sens, à partir de l'examen de quelques éléments de lexicographie amazighe. Cette hypothèse a fait l'objet d'un exposé en langue arabe à l'académie du Royaume du Maroc, le 08-06-1995, puis d'un article publié, en français, dans la revue marocaine Tif.nagh, en son numéro double 11-12 d’août 1997 (Doc. n° V). Comment se fait-il, dirait-on, que les Égyptiens se sont vite et totalement arabisés, alors que les Berbères s'accrochent encore à leur identité ? Et quelles sont les spécificités marquées de cette identité ? Là, je renvoie à ce qui a déjà été dit sur le rôle du facteur géographique. Mais essayons de voir tout cela d'un peu plus près. Au septième siècle, I'Égypte a cédé à l'invasion arabe en quelques mois. L'Afrique du Nord, elle, a résisté un siècle entier, de 640 à 741, puis a fini par réduire à néant la puissance militaire de l'envahisseur. C'est, à mon avis, par inadvertance que l'historien français G. Camps a péremptoirement affirmé que les Berbères “n'ont jamais pu longtemps tenir tête à l'envabisseur”. A-t-il voulu dire qu'ils “n’ont jamais tenu longtemps devant les premiers coups de boutoir de leurs assaillants” ? En tout état de cause, ses deux confrères et compatriotes, Ch.-A Julien et D. Rivet, traitant de deux périodes pourtant très éloignées l'une de l'autre, expriment un avis aux antipodes du sien. “Si la civilisation romaine conquit en apparence les cités du plat pays, elle ne mordit même pas sur les îlots montagneux...”, puis “vint le moment où craqua I'armature romaine. Alors il apparut combien la romanisation était superficielle et pour les Berbères leur contribution à l'élaboration des cultures méditerranéennes prouve son extension limitée”, a écrit le premier (Julien, p. 194). L'historienne belge, Marguerite Rachet, nous renvoyant elle aussi au rôle de la géographie, tire la conclusion suivante: “Rome rêvait de dominer une Berbérie agricole et prospère. Cette ambition supposait un total bouleversement des habitudes sociales des indigènes, fondées le plus souvent sur le semi-nomadisme”.(Rachet, p. 259). D. Rivet pour sa part, parlant des Français pacifiant le Maroc au début du XXe siècle, dans un chapitre intitulé Une guerre de trente ans, n'hésite pas à écrire que la résistance fut le fait essentiellement des montagnards berbérophones. Elle confirme le postulat que les Berbères se définissent d'abord par leur éternelle insoumission au pouvoir central, lorsqu'il vient d'ailleurs, et par une irréductibilité des profondeurs...” (Rivet, pp. 49 et 50). Camps lui-même revient sur son opinion, pour ainsi célébrer les Amazighs: “ces peuples fiers ont toutefois toujours pu exprimer une irréductible et vibrante identité et une conception exigeante de l'honneur”. Cette irréductibilité des profondeurs a ses soubassements dans la nature du sol et dans les organisations politique et militaire qui en ont découlé. 
(À suivre)
M. C. 

Au fil du ramadhan (Mercredi 17 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

L’art de la guerre chez les Amazighs

Par : Mohamed Chafik
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Cet art de la guerre était  le produit normal d'une organisation politique née  elle-même d'une nature géographique bien déterminée.

9iéme partie

L’art de la guerre développé par les Imazighens au cours des trois mille ans connus de leur histoire, est resté constamment identique à lui-même. Essentiellement défensif, il met en œuvre la principale qualité humaine que cultive une lutte incessante contre l'indigence de la terre nord-africaine : I’endurance. 
Puis, selon les époques, il a su utiliser comme bête de guerre tel ou tel animal sauvage, dressé chaque fois que le besoin s'en fait sentir. Jugurtha (104-160 av. J.C.) aurait utilisé contre les Romains, entre 105 et 112  av. J.C., un animal mystérieux, la gorgone, qui tuait l'ennemi de son seul regard, par la grande frayeur qu'il lui causait sans doute (Gsell, I, p. 124). “les éléphants que Juba ler mit en ligne à la bataille de Thapsus [contre les troupes de Jules César, sortaient à peine de forêt (Gsell, I, p.76). Au Moyen-Âge, les Almoravides ont fait bon usage du dromadaire. Mais le compagnon d'armes qui est resté le plus longtemps fidèle à l'homme amazigh, depuis la plus haute antiquité jusqu'au XXe siècle, c'est le cheval dit barbe, c'est-à-dire berbère (berbero). C'est lui qui a battu le cheval arabe dans les deux batailles décisives de 741, celle de Chellef en Algérie, et celle de Sebou au Maroc. C'est grâce à la cavalerie berbère qu'Hannibal, le Carthaginois, a littéralement écrasé les armées romaines en Italie (216 av. J.C). Quatorze ans plus tard (202 av. J.C), c'est grâce à la même cavalerie berbère que les Romains vainquirent Hannibal à Zama 1 (document n° VI), car Rome avait su se rallier les Imazighens qui étaient, nous dit un historien romain, les combattants qu'elle redoutait le plus (Tite-Live, Livres XXI à XXV, pp. 207, 208, 209 et 485). En plus du cheval barbe, les Imazighens ont eu deux alliés naturels, la montagne et, en arrière-plan, les zones semi-arides, et même le désert, qui leur permettaient d'avoir recours à des guerres d'usure, courtes mais très efficaces à la longue.
Cet art de la guerre était le produit normal d'une organisation politique née elle-même d'une nature géographique bien déterminée, laquelle a constitué un obstacle infranchissable empêchant la berbérité de s'ériger en nation. En effet, il ne pouvait naître du vaste terroir nord-africain, tel que nous l'avons déjà décrit, une organisation politique de la société amazighe autre que tribale. Défiant le temps, le concept de tribu a été privilégié par l'esprit berbère jusqu'au milieu du siècle dernier. Et là, il me semble nocessaire d'ouvrir une parenthèse pour débarrasser le mot tribu des connotations péjoratives qu'il charrie, en langue française tout au moins. Des pays européens, et non des moindres, ont gardé trace de l'ordre tribal d'antan dans leurs modes d'organisation administrative, jusqu'à nos jours, comme en témoigne le fonctionnement des lander allemands. 
Il est historiquement significatif à ce sujet, que l'acte de |a fondation de l'Empire allemand, signé le 18 janvier 1871, ait défini le Deutsche Reich comme étant une “alliance des princes des tribus allemandes”
(Schrader, le Monde du 02.06.2000, p. 12). Je ferme la parenthèse. Il n'est donc pas étonnant que la Berbérie ait été en permanence, et jusqu'à une époque récente, une suite d' “anarchies équilibrées”, selon l'heureuse formule de G. Camps (Camps, p. 326). L'organisation tribale a toujours fini par se trouver en opposition avec tout pouvoir centralisé, même s'il en a été |'émanation. De toute évidence, elle a eu pour doctrine politique, non explicitée, la nécessité de toujours barrer le chemin aux velléités dictatoriales, et d'exposer à une précarité lnstructurelle toute autorité à visées tyranniques. Il n'y a jamais eu ni des Pharaons, ni des Césars, ni des Chosroês amazighs. C'est là qu'a résidé en permanence la force des Berbères, dans le passé, mais c'est là que se trouvait aussi, en germe, leur faiblesse des temps modernes. La greffe démographique arabe qui leur a été fournie par l'Islam ne leur a pas été d'un grand secours, parce qu'elle n'a jamais cessé elle-même d'être tribale par essence, les mêmes causes engendrant les mêmes effets. C'est le colonialisme européen qui, au XIXe puis au XXe siècle, viendra signifier aux Berbères et aux Arabes que leur doctrine politique a depuis longtemps atteint ses limites. Mais le colonialisme européen a surgi, lui, de I’horizon nord. Par-delà cet horizon, règne une nature généreuse. Des flancs des montagnes aux neiges éternelles naissent de grands fleuves. Des forêts aux arbres gigantesques voisinent avec d'immenses prairies servant d'écrins à des cités, des villages et des hameaux où prospèrent depuis des siècles, commerces et industries, et où l'on a le temps de penser. L'indigence des sols et l'austérité des paysages nord-africains n'ont cependant pas desséché les cœurs au point de les rendre incapables de générosité. Bien au contraire, ils y ont engendré le sentiment que l'hospitalité et le sens du partage doivent rendre supportable l'inclémence des cieux et des saisons. Il s’y ajoute que l'esprit amazigh, longtemps formé à répondre aux  exigences égalitaristes de la vie tribale, a acquis un sens aigu de la justice.      

 

 

 

 

Au fil du ramadhan(Samedi 20 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Quête éperdue de la justice et de la démocratie

Par : Mohamed Chafik
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De saint-Augustin (354-430) à Lyoussi (1630-1691), les Imazighen ont la même soif  de justice.

10eme partie

De ce point de vue, il devient possible de procéder à une analyse objective de I'attachement des Berbères à la necessité d'une gestion démocratique de leurs affaires. Cet attachement est si fort qu'il engendre une conception unanimiste du pouvoir décisionnel, et rend souvent inopérante la volonté de la majorité. De saint-Augustin (354-430) à Lyoussi (1630-1691), les Imazighen ont la même soif de justice. “Si l'on écarte la justice, que sont les royaumes, sinon de grands brigandages !” a décrété le premier dans sa Cité de Dieu. “La justice prime l’observance religieuse !” assène d’une certaine manière le second au théocrate intransigeant Moulay Ismaïl. C'est, en partie, cette quête éperdue d'égalité, de démocratie et de justice qui, par ses excès, a rendu politiquement vulnérable la société berbère, I'a fragilisée à l'égard de l'étranger, et l'a empêchée de s'assumer elle-même en tant que nation organisée. Il a bien émergé des royaumes berbères dans l'antiquité, mais ils n'ont duré que quatre siècles environ (doc. n°VII). Leur existence du reste n'avait pas aboli le système tribal ; elle s'en était servie, en s'en accommodant. À Thugga, en Numidie, il y avait bien un Conseil des Citoyens en 138 av. J. C., à l'époque du roi Micipsa (Camps, p. 311). Le califat almohade lui-même, au Moyen Âge, avait son Conseil des Dix, et son Assemblée des Cinquante, dont quarante délégués des tribus (Terrasse, Tome I, p. 276). C’est donc “l’affirmation d 'un pouvoir collectif” où l'on trouve “les prémices de la démocratie” (Camps, p. 310) qui a empêché l'émergence de monarchies vraiment sûres d'elles et appelées à durer. Cette société berbère, régie par des pouvoirs collectifs locaux ou régionaux, a sécrété, à la longue, un humanisme de bon aloi, comme en témoigne les dispositions juridiques de l'azerf. En raison du fait qu'il est le produit de mille petits consensus ayant modifié les uns les autres à travers les siècles, et non celui d'un décret d'autocrate, à l'image du Code de Hammourabi, l'azerf, le droit coutumier amazighe, est en effet un droit humain, positif et évolutif. Des sanctions judiciaires, il bannit totalement les châtiments corporels, y compris la peine de mort. Quand il y a meurtre, I'assassin est condamné à l'exil. En deçà, les peines encourues sont toutes d'ordre économique : dommages et intérêts payés à la partie civile ; amendes versées à la communauté. Seules des sanctions morales à caractère éducatif sont appliquées aux mineurs. Le statut de la femme bénéficie d'interprétations qui adoucissent certaines rigueurs de la chariaâ, ou améliore son dispositif des compensations. C'est ainsi, par exemple, que I'indemnité accordée à une divorcée (tamazzalt) est calculée au prorata des années de mariage, et n'est pas laissée à la discrétion du juge. Mais le statut dont la femme a benéficié avant l'Islam a dû lui être beaucoup plus favorable, la société berbère ayant été régie par le matriarcat des millénaires durant (Abrous et Claudot-Hawad, Annuaire ; Ousgan, thèse). Dans beaucoup de tribus, les hommes continuent à dire les lionnes (tisednan) quand ils parlent de la gent féminine, par référence à un conte déjà connu à l'époque de Juba II. Ajoutons à ceci que le droit de la guerre intertribale interdit le rapt des femmes et des enfants. Par ailleurs, c'est avec horreur que tout Amazigh entend parler de cette pratique barbare qu'est l'excision des jeunes filles.      

(À suivre)
M. C.

 

 

Au fil du ramadhan(Dimanche 21 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Le sursaut amazigh face à la falsification

Par : Mohamed Chafik
Lu : (2128 fois)

Les Berbères veulent simplement être des Berbères, comme les Chinois sont des Chinois, les Japonais des Japonais, et les Arabes des Arabes.

11iéme partie

Enfin, comme en témoigne un membre de l'intelligentsia israélienne : “La société berbère semble avoir été I’une des rares à n'avoir pas connu I'antisémitisme. Le droit berbère, azarf contrairement au droit musulman (et au droit juif soit dit en passant), est tout à fait indépendant de la sphère religieuse. Il serait, par essence, laïque et égalitaire, et n'impose aucun statut particulier au juif…” (Elbaz, p. 84).
Cela suppose l’existence d'une philosophie amazighe du droit. Or, cette philosophie existe bel et bien. Elle aurait été explicitée, en des temps très anciens, dans un jugement rendu par un tribunal coutumier, à propos d'un litige foncier. L'une des parties ayant affirmé que le terrain faisant l’objet du procès “appartenait à sa famille depuis qu'elle était descendue du ciel”, les juges donnèrent gain de cause à l'autre partie, laquelle avait affrmé, elle, que le terrain “appartenait aux siens, depuis qu 'ils avaient germé dans son sol”... “Attendu que rien ne descend du ciel, et que tout monte de la terre… !” proclama haut et fort le tribunal... Et c'est de cette même philosophie que participe la valorisation du travail dans la culture berbère: “Si tu ne te fais pas de cloques, ô ma main, c'est mon cœur qui en aura !” dit le poète.
Ce patrimoine immatériel, qui est l'âme même de la berbérité, est toujours standing by et ne demande qu'à être recyclé et réinvesti dans la vie modeme ; sa plasticité le lui permet, lui qui se réclame de la seule humanité. Mais il attend que le support linguistique dont il est le produit soit libéré de l'impérialisme culturel dont il est victime. Lisons sur la question ce qu'a écrit, il y a plus de vingt ans, I'un des meilleurs spécialistes des langages de l'humanité : “... Ie fait berbère n'est reconnu ni en AIgérie ni au Maroc, où, de façon différente mais avec la même vigueur, s'exerce la même pression tendant à les [les Berbères] arabiser... Cependant, la volonté de survivre se développe et pose même un problème politique qui n'existerait vraisemblablement pas sans l'affirmation de l'impérialisme culturel arabe” (M. Malherbe, p. 204). Cet impérialisme s'exerçait à l'époque au nom du panarabisme, dont l'araboislamisme a désommais pris la relève. Pourvu que l'amazighité ne soit pas anathémisée par quelque fatwa du genre “Hors de I’arabité, point d’islam !”.
Puissent nos correligionnaires arabes comprendre que les non-arabes ont aussi le droit d'être fiers de ce qu'ils sont ! Les Berbères veulent simplement être des Berbères, comme les Chinois sont des Chinois, les Japonais des Japonais, et les Arabes des Arabes. Ils veulent pour cela cultiver ce qu'ils ont de foncièrement spécifique : leur langue. Ils veulent la développer, la moderniser, et la transmettre à leurs enfants ; c'est en elle qu'ils communient avec l'être. Et qu'on ne s'y trompe pas ! Leur langue a une valeur intrinsèque indéniable ; aussi est-elle encore en vie, et nulle autre qu'elle ne connaît mieux Tamazgha, son berccau. Elle a son alphabet, tifinagh, dont la “survivance... est d’autant plus émouvante qu’il s’agit d’une écriture fort ancienne, et dont les origines plongent dans la protobistoire” (Camps, p. 276).
Totalement modernisé, cet alphabet n'a rien à envier à l'alphabet latin lui-même (Doenment n° VIII). Il matérialise admirablement l’identité culturelle des Imazighen, et reflète quelque part leur tempérament. C'est la volonté de défendre jusqu'au bout cet héritage, conjuguée à l'indignation provoquée par de grossières falsif¦cations de l’histoire, qui explique la vigueur du sursaut identitaire berbère.
(À suivre)
M. C

 

 
 

Au fil du ramadhan (Mardi 23 Août 2011)

 

Les Berbères et leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes

Amazighs et islam de justice et de tolérance

Par : Mohamed Chafik
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L’histoire a justement démontré que la valeur de la foi en Dieu réside dans sa sincérité, et que toute adhésion forcée n'engendre que mensonges et hypocrisie.

12iéme partie et fin


En aucune manière les Berbères ne se dressent contre les Arabes parce qu'ils sont arabes ; mais ils se refusent à un enrôlement forcé dans une certaine arabité, celle de la jactance, de l’ostentation, et des velléités hégémonistes. En aucune manière les Berbères ne se dressent non plus contre l’islam en tant qu’islam : ils sont musulmans et se solidarisent avec le monde musulman tant qu’il prône la justice, la tolérance, la modération et le respect de la dignité humaine. Le Mouvement culturel amazigh (MCA) milite, bien sûr, en faveur de la sécularisation de l’État et de la laïcité de l’enseignement public, et ne s’en cache pas. Mais il n’est pas laïciste.
Il agit dans le respect le plus total de l’un des enseignements les mieux occultés par le clergé de fait qu'est le corps des docteurs de la loi islamique, à savoir qu’il “ne doit pas y avoir de contrainte en matière de religion !” (Coran, sourate II, verset 256). L’histoire a justement démontré que la valeur de la foi en Dieu réside dans sa sincérité, et que toute adhésion forcée n'engendre que mensonges et hypocrisie. Il est certain que la laïcisation des États et de I’enseignement public permettra à l'islam de se révéler sous son vrai jour, en tant que religion du savoir et de la raison, et de n’être plus un alibi dont on se sert pour justif¦er bien des ignominies.
Le christianisme aussi a connu sa période d'égarement : celle de l’ordalie, de l’autodabé, de l’inquisition et du bûcher. Et les guerres de religion ?! Les guerres de religion interchrétiennes, les guerres de religion intermusulmanes et les guerres de religion entre chrétiens et musulmans ! Des siècles de gâchis, de haines et d’horreurs. Il n'est pire maladie pour un esprit humain que celle qui l’amène à croire qu'il est le seul détenteur de la vérité absolue. À cet égard, il est permis de croire que le concept même de laïcité est en soi, depuis deux siècles, un vaccin salutaire qui a assez bien immunisé l’esprit occidental, et poussé du même coup la foi chrétienne à se soumettre à un réel examen de conscience, où elle a gagné en profondeur, en sincérité, en humilité et en humanité. Aussi les tartufes de tous bords s'ingénient-ils à faire accroire que tout laïc est athée, et aussi recherchent-ils l’affrontement. La violence physique et verbale étant leur arme de prédilection, ils refusent tout débat calme et serein.
Pour sa part, à l'inverse, le MCA a banni de son esprit la moindre idée du recours à la brutalité. Il se veut pacifique, pacifiste même, jusqu'à la demière limite, pour peu que les aspirations légitimes des Berbères auraient été prises en considération.
C'est de paix que le monde a besoin, et, comme dit le proverbe arabe : “Par la souplesse et la douceur, on obtient plus que par la force !”. Le MCA Iuttera donc pour que la patrie des Imazighen, Tamazgha, soit une terre de prospérité, de fraternité humaine, de générosité, et d’ouverture d’esprit. Mais les Berbères lutteront aussi pour qu’ils se sentent chez eux, en Tamazgha, leur seule patrie, celle que leur ont léguée leurs ancêtres, celle dont ils n’ont spolié personne, et pour laquelle, depuis trois mille, quatre mille, cinq mille ans, ou beaucoup plus, des centaines de générations ont versé leur sang à des fins défensives. Les Berbères offrent en partage ce qu'il y a de meilleur dans leur héritage culturel à l'ensemble de l’humanité. À leurs compatriotes non berbérophones des États nord-africains, ils disent simplement : “L’humanisme amazigh s’est infiltré jusqu’au fin fond de vos consciences, à votre insu, et il y vit toujours. Ne I’y comprimez pas, et vous aurez tout compris ! ". À tous les autres peuples méditerranéens, nos partenaires culturels de tous les temps historiques connus, nous offrons notre collaboration pour I’accomplissement, en commun, d’une longue et lourde tâche, celle de combattre méthodiquement l’ignorance et le faux savoir. Ce sont ces deux fléaux de l’esprit humain qui empoisonnent les relations interethniques, intercommunautaires, et internationales souvent.  La culture méditerranéenne, dont nous sommes tous imprégnés, et à laquelle chacun de nos peuples a apporté sa pierre d’édifice, ou pour le moins mis sa touche, se doit de ne pas abandonner son rôle dans le travail d'humanisation qu'elle a initié il y a des milliers d’années. Cultivons l’homme, cet extraordinaire produit de la terre !        
Fin
M. C.

 

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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 17 Août 2011

Quoitidien  LIBERTE
Il est de la trempe universitaire de Mouloud Mammeri

Par : Tewfik melloul*


Autre pays amazighophone, le Maroc vient de reconnaître le berbère comme langue officielle. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les liens entre les militants algériens  et marocains ne sont pas denses. Les constructions nationales, neuves et fragiles, sont une des explications de ce cloisonnement entre sociétés civiles. Un homme de la trempe de Mohamed Chafik, l’équivalent d’un Mouloud Mammeri, demeure en Algérie un illustre inconnu en dehors de quelques cercles d’initiés. Nous vous proposons de vous le faire découvrir d’abord à travers un bref aperçu de son  parcours puis par un de ses textes.


Né le 17 septembre 1926 à Ayth Sadden, prés de Fes, dans le Moyen-Atlas, Mohamed Chafik a fréquenté le célèbre collège franco-berbère d’Azrou.  En 1944, il participa aux grèves qui accompagnèrent la publication du Manifeste de l’Istiqlal et entendait déjà sauvegarder la singularité de sa culture ancestrale. Contrairement à la quasi-totalité de ses condisciples, il refusa de poursuivre une carrière militaire. Il rejetait de toutes ses forces la division des tâches au Maroc où les Berbères, par l’entremise d’Azrou, servaient de bras séculier au Makhzen et de chair à canon.
Mohammed Chafik a obtenu un diplôme en langue arabe, un certificat en langue amazighe, une licence en histoire et un diplôme professionnel en inspection pédagogique. Il ne cessa depuis de mener une carrière institutionnelle et de prendre des positions dissonantes pour la défense et la promotion du berbère.

Un hussard noir 
au Royaume
Au début de sa carrière professionnelle, il a travaillé comme enseignant du primaire dans la région de Demnat. En cette qualité, il s’est intéressé à la scolarisation de la fille issue du monde rural en établissant les premières classes dans le village Taysa en 1955. 
Il a enseigné aussi à l’Institut des filles musulmanes à Fès. 
À l’indépendance, il est affecté en tant qu’inspecteur de l’enseignement primaire dans différentes villes marocaines avant d’être promu inspecteur régional en 1959, puis inspecteur général de l’enseignement primaire en 1963. En 1967, il est devenu inspecteur principal, coordinateur d’histoire et de géographie. Tel un hussard noir de la République en France qui a épousé son métier d’enseignant comme un sacerdoce pour arracher les enfants à l’église et les mettre à l’école gratuite et obligatoire, Chafik voulait à la fois un enseignement public de qualité et de lutte forcenée contre l’analphabétisme. Il sait que l’on ne combat les ténèbres que par l’acquisition du savoir et l’accès aux connaissances multiples et variées. La fille marocaine doit être la première à bénéficier des “Lumières”. Comme Germaine Tillion, dans son constat sur la femme musulmane à travers une large observation débutée dans les Aurès, il croit que la marginalisation de la gent féminine condamne la société à la clochardisation.   .
Durant sa longue carrière, Mohamed Chafik a enseigné l’arabe, le français, l’histoire, la traduction, les sciences de l’éducation, la psychopédagogie. En 1970, Mohamed Chafik a occupé le poste de secrétaire d’État chargé de l’Enseignement secondaire, technique, supérieur et de la Formation des cadres. Il a gardé le même titre dans le gouvernement formé en août 1971. Du 13 avril au 19 novembre de la même année, il est chargé de mission auprès du Cabinet royal puis de 1976 à 1982, il dirigea en parallèle le collège royal. C’est durant cette période qu’il lance une réflexion célèbre sur la nécessité de l’enseignement et de l’apprentissage du berbère pour l’ensemble des Marocains, soit l’année 1979.

UN ENGAGEMENT DE CŒUR 
ET DE RAISON  
Le 25 novembre 1980, il entre à l’Académie royale où il prononce, devant un parterre médusé par tant d’audace, une allocution sur l’identité amazighe. Dix ans après, le premier tome du dictionnaire arabe/tamazight en trois volumes est paru. Un ouvrage remarquable, ébauchant un dictionnaire pan berbère. Cette production, qui a nécessité des années de travail, est devenue une référence qui fait autorité. 
Il se consacra également à écrire de nombreux articles dans le domaine amazigh, dont l’un des plus connus est la démonstration, par le croisement de plusieurs disciplines scientifiques (histoire, anthropologie et linguistique), que le mot “Ahram” (pyramide) vient du tamazight “Ighrem”. Il se lança également, par échange épistolaire, dans un dialogue public, avec l’islamiste radical, cheikh Abdeslam Yacine qui, comme lui, est issu du corps enseignant et fait partie de la même génération. Il considère qu’il y a dans l’islam une partie des solutions à la question amazighe. Ce n’est pas les Ottomans et les Perses qui le contrediront. Le 1er mars 2000, il initie Le Manifeste berbère, signé par 228 autres intellectuels, action qui va déboucher, l’année suivante,  sur  la création de l’Ircam (Institut royal de culture amazighe). Unanimement respecté et figure emblématique pour l’ensemble des militants, il accepta de présider bénévolement, durant deux ans (2001/2003), le nouvel institut – le premier du genre - afin de réaliser le consensus autour de cet instrument qu’il considère comme décisif, notamment pour la standardisation du tamazight à partir des trois principaux parlers du Maroc. Il croit aussi que quelle que soit  la vitalité d’une langue, son délaissement par l’État la condamne à la disparition. C’est un miracle que le berbère ait survécu jusque-là, constat également établi au XIXe siècle par Ernest Renan, fort impressionné par ce phénomène inédit de résistance linguistique. D’où la double utilité de l’Ircam : standardiser et préparer la langue à son opérabilité institutionnelle par l’officialisation. Lors du débat sur la graphie à adopter pour la transcription de tamazight, il se prononça pour le tifinagh. Ces derniers temps, il sortit de son silence dû à la retraite pour interpeller par une lettre ouverte la Commission consultative de révision de la Constitution afin d’exiger l’officialisation de tamazight (publiée dans la revue Tel Quel, le 20 mars 2011, soit onze jours après le discours du Roi) et, le 20 avril 2011, comme en écho à “Tafsut n Imazighènes” de Kabylie, il signe un texte avec 14 cadres du Mouvement amazigh de toutes les régions intitulé “Appel Timmouzgha pour la démocratie”. Il a eu presque totalement gain de cause pour cet ultime engagement si la première mouture de la nouvelle constitution n’avait pas été révisée sous les coups de boutoir des Islamistes du PJD et des arabistes de l’Istiqlal. Celle-ci stipulait que “l’arabe et tamazight sont les deux langues officielles du Maroc”. La version définitive imposa quelque nuance, mais ne remet pas en cause le caractère officiel de la langue berbère. L’article 5 de la Constitution adoptée le 1er juillet dernier est ainsi écrit : “L’arabe demeure la langue officielle de l’État.
L’État œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, tamazight constitue une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle".

Le couronnement 
d’un long combat
Avec d’autres personnalités, il dénonce vigoureusement cette reculade, interprétée comme un examen probatoire et signe d’une hostilité persistante. 
Mohamed Chafik s’appuie désormais sur un mouvement à base populaire qui s’est élargi au-delà des cercles intellectuels des années de braise. À cette époque, avec une poignée de militants, notamment le regretté Ali Sidqi Azaykou*, il a été l’une des chevilles ouvrières dans l’éveil des consciences et de la renaissance du fait amazigh. Aujourd’hui, il a le triomphe prudent, persuadé que les chemins de traverse ne sont pas encore définitivement balisés. Il incite à intensifier les relations pan berbères pour réussir à faire définitivement sortir la civilisation, la culture et la langue amazighes des marges de l’histoire. Il sait que dans cette confrontation incessante, la pédagogie doit prévaloir sur l’idéologie afin de vaincre les démons de la démagogie. Tout le long de son parcours, il en a montré la voie. Erudit, il est ouvert sur l’autre et place la dignité et la liberté humaines au cœur de tout projet transcendant. Ainsi fait-il partie du Conseil consultatif des droits de l’homme.
Aussi modeste et discret que l’était Mouloud Mammeri, Mohamed Chafik est le chantre et le héraut du combat amazigh au Maroc, lutte qu’il a menée avec une pensée féconde et une production intellectuelle de qualité. Et surtout beaucoup de finesse dans la forme et de fermeté sur le fond. Mohamed Chafik est une main de fer dans un gant de velours. Jamais opportuniste, il a, cependant, le sens des opportunités en faveur de la cause qu’il a toujours défendue. Homme de culture et d’engagement, il a fait l’objet d’une biographie écrite par Lahoucine  Bouyaakoubi : Mohamed Chafik, l’homme de l’unanimité, parcours d’une figure emblématique de la revendication berbère au Maroc  (Editions IDGL 2007. Rabat. Publication : Association Tamaynut), livre préfacé par Benjamin Stora. Aux observateurs qui sont interloqués qu’il soit si respecté des militants de la cause amazighe et d’avoir été proche du centre de décision, il répond qu’il a toujours refusé les privilèges et le protocole. Concentrant son énergie sur les questions pédagogiques dans les fonctions qu’il a occupées, Chafik a toujours gardé le drapeau de l’amazighité déployé, et ce quels que soient les postes et les circonstances. Voilà le secret de l’admiration que lui vouent des générations de militants.L’année 2002, il reçoit le Grand prix Prince Claus des Pays-Bas pour la culture et le développement. Pour faire découvrir au public algérien cet humaniste, chercheur d’une saisissante sagacité et militant d’une remarquable probité, nous vous reproduisons en plusieurs parties sa communication prononcée, lors d’un colloque tenu du 27 au 30 juin 2005, à Barcelone, organisé par l’Institut européen de la Méditerranée. L’exposé s’intitule : “Les Berbères : leur contribution à l’élaboration des cultures méditerranéennes”.  
T. M.
*Avec Mohamed Chafik, Ali Sidki Azaykou fonde en 1979 l’association Amazighe. En 1981, ce dernier publie, dans la revue de l’association, un article en arabe défendant l'importance du fait berbère dans l'histoire du Maroc. Devenant le premier intellectuel à remettre en cause l'historiographie officielle marocaine, il est arrêté et condamné en 1982 pour “atteinte à la sûreté de l'État” et passe un an au pénitencier de Rabat. Il est décédé le 10 septembre 2004.
Quelques ouvrages et écrits 
de Mohamed Chafik.
l Pensées sous-développées, 1972, Librairie-papeterie des écoles, Rabat.
l  Ce que dit le muezzin, 1974, Librairie-papeterie des écoles, Rabat.
l  Aperçu sur trente-trois siècles d’histoire des Amazighs, 1989, Alkalam, Mohammedia.
l  Dictionnaire bilingue : arabe-amazigh, tome 1 (1990), tome 2 (1996), tome 3 (1999), Publications de l’Académie marocaine.
l  Quarante-quatre leçons en langue amazighe, 1991, Édition arabo-africaine, Rabat.
l  Le dialecte marocain : un domaine de contact entre l’amazigh et l’arabe, 1999, publication de l’Académie 
marocaine, Rabat.
l  La langue tamazight et sa structure linguistique, 2000, Le Fennec, Rabat.
l  Pour un Maghreb d'abord maghrébin, 2000, Centre Tarik Ibn Zyad, Rabat. 
  
 NDLR : Durant le mois de ramadhan nous publieront en extraits un texte de Mohamed Chafik sur l’histoire des Amazighs  en Afrique du Nord.


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Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH

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Publié le 4 Juillet 2011

Rédigé par BOUSSAD

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