La culture des festi-festival

Publié le 1 Mai 2012

Boussad OUADI à AE : « La culture est instrumentalisée dans les festivals officiels. »

Publié par algerie-express.com le 15 Avril 2012 13:24 

Boussad Ouadi est ce que l’on peut appeler un porteur d’eau dans le monde du livre : infatigable, réservé et toujours passionné. A l’occasion d’une foire du livre soporifique il expose ses impressions sur un domaine sinistré. Analyse fine, colère et espoir habitent un homme singulier. Entretien.

Vous êtes l'un des derniers artisans à vouloir maintenir coûte que coûte le métier de libraire. Y a-t-il vraiment aujourd'hui encore un public de lecteurs dans le pays?

 Le monde de l'édition est dans l'incertitude complète aujourd'hui. Pourtant, s'il y a une donnée sûre c'est bien l'existence d'un lectorat. À longueur de journée nous perdons des clients en librairie car nos rayons sont vides. Les éditeurs locaux ne peuvent satisfaire les appétits littéraires, scientifiques, professionnels, d'actualité ou de curiosité, de toutes sortes qui sont le propre des Algériens multiples, et assoiffés de découverte. Il faut savoir que le livre utile, pratique comme le livre scolaire et universitaire constitue l'essentiel du commerce du livre en Algérie. Donc le livre importé est tout à fait indispensable à la bonne santé intellectuelle de nos compatriotes, autant que pour la bonne tenue de nos comptes en librairie. Malheureusement, les lois de finances imbéciles de nos gouvernants ont instauré le Credoc et donc l'impossibilité pour nous de nous approvisionner. On a des clients et des fournisseurs potentiels, on a des crédits fournisseurs gratuits et à foison mais notre administration dit: niet ! Table rase, vous ne lirez pas. En tout cas pas ce que vous voulez!

Que pensez-vous de la situation de l'édition et quels en sont les principales contraintes ?

Vaste question.  Nous ne vivons que des contraintes précisément dans une activité qui ne supporte pas les contraintes. Contrainte sur le plan économique et social, s'agissant du domaine de "l'exception culturelle", et contrainte encore au niveau des libertés d'expression et de création indispensables à la floraison des livres dans les domaines les plus multiples. Or, nous vivons douloureusement les pressions économiques et nous souffrons de la conception des dirigeants actuels qui instrumentalisent la culture dans des festi festivals officiels et des "années de ceci et de cela" protocolaires qui ne servent qu'à détourner l'argent public vers des clientèles serviles prêtes à produire toutes sortes de livres-bidon dont on ne sait même pas quelle est la destination car on ne les voit que rarement en librairie. Avec cet argent, qui représente une opportunité historique qui ne se renouvellera pas de sitôt, allez demander la part de budgets qui a été consacrée au travail académique, encyclopédique, de recherche patrimoniale et archéologique, d'infrastructures industrielles culturelles de valeur, de formation et de mise à niveau des fonctionnaires et professionnels de la culture. L'édition est un maillon de cette chaîne pompeusement nommée chez nous "politique" du livre ou de la culture. Or, point de politique et point de culture, tout au moins au sens noble de ces deux mots.

Selon vous la faiblesse de la production, qualitativement et   quantitativement, de la littérature renvoie-t-elle à des considérations conjoncturelles, (violence politique, crise sociale) ou participe-t-elle d'une problématique structurelle: niveau de l'enseignement; dégradation des lieux de culture, restriction des espaces d'organisation et d'expression?

Les principales causes structurelles qui entravent  l'exercice de notre profession ont été évoquées plus haut, mais il faut y ajouter effectivement les données sociales dont la plus importante à mes yeux réside dans la catastrophe scolaire, qui elle-même tire ses propres causes du mépris dans lequel on a cantonné la littérature et les livres dans les programmes tout au long du cursus scolaire: du primaire au supérieur. Quand on semble découvrir l'énormité de la faille, le ministère de l'éducation entreprend des mesures ubuesques "d'obligation" de lire pour tous les élèves et d'achat de livres par les établissements scolaires en catimini à la veille du 1er Novembre auprès de cercles d'initiés qui se précipitent  à fourguer leurs fonds de stocks invendus. On ferme le ban 15 jours après, jusqu'à la prochaine mascarade !
Que dire de l'indigence des bibliothèques et de la lecture publique ? Connaissez-vous les catalogues, les animations, les modalités de fréquentation de la médiathèque de votre quartier ? Dans les quartiers, les écoles, lycées et universités les bibliothèques pourraient devenir les phares du savoir et de la communication culturelle, car il y a des budgets colossaux à investir aujourd'hui et qu'on n'aura pas demain.
Il faut aussi rappeler que la minoration des langues maternelles: arabe derdja et tamazight, ont amputé le tissu culturel de véhicules essentiels à l'expression de l'âme, de la sensibilité et des rêves de notre jeunesse. Poésie, théâtre et littérature ne renaitront qu'avec la reconquête de nos langues maternelles, ne nous illusionnons pas.
Le rôle des médias ne doit pas être ignoré non plus. Malgré les efforts de la presse écrite, l'absence des  médias lourds dans la prise en charge de la promotion du livre et du savoir en général génère sa part de conséquences néfastes: illettrisme, violence sociale et arriération culturelle touchant particulièrement les jeunes des grandes villes transformées en déserts culturels.

On voit que les professionnels du livre peinent à se faire entendre pour peser dans l'élaboration d'une politique culturelle active et durable. Est-ce dû à la faiblesse des concernés qui ne parviennent pas à s'organiser ou cela tient-il de considérations plus générales qui affectent les autres catégories professionnelles ?

Ils ne s'entendent pas et ne se font pas entendre. Ce dialogue de sourds est maintenu par les pouvoirs publics qui neutralisent toute initiative de la société dont ils ne maitrisent pas les objectifs ou les acteurs. Notre profession a été parasitée par des intrus qui ont peu à voir avec la culture. Ils ont introduit des valeurs qui nous sont étrangères : le gain facile, le dogmatisme religieux,  et l'esprit de magouilles et trafics. On gagne peu, on doit être rongé par le doute permanent et on investit en toute clarté sur le long terme dans l’édition, comme dans la santé ou l'éducation d'ailleurs. C'est dans l'édition de livres de jeunesse que les plus gros dégâts ont été occasionnés. L’attraction cupide d'une production parascolaire de bas de gamme auront des conséquences incalculables sur des générations de jeunes qui auront désappris à réfléchir, analyser et douter, nonobstant une certaine bonne conscience de parents crédules toujours  prêts à dépenser pour l'éducation de leurs enfants.
Pour ne pas noircir complètement le tableau, il faut néanmoins souligner que quelques rares entreprises ont miraculeusement réussi à sauvegarder les fondamentaux de notre profession: probité intellectuelle, créativité, constance dans la qualité intellectuelle et industrielle de leur production, tout cela au prix d'efforts individuels ou particuliers qui produiront nécessairement à l'avenir des synergies fécondes pour la renaissance de notre profession. Ma yebqa fi el oued ghir h'djarou dit l'excellent proverbe.


Vous arrive-t-il de recevoir des manuscrits ou des scénarii dignes d'intérêts. Si oui pourquoi ne voient-ils pas le jour en Algérie, puisqu'on constate que les rares écrivains algériens de renom se font publier à l'étranger ; le cas de Boualem Sansal, sans être le seul, étant l'un des plus frappants ?

Les Sansal ou Mimouni ne courent pas les rues et ceux-là n'ont pas d'inquiétude,  la terre entière leur appartient et on se les arrache partout. Le marché du livre c'est autre chose que les locomotives, il faut le dur labeur des premiers romans ou essais, les réseaux de diffusion, des libraires passionnés et compétents, des critiques littéraires et scientifiques chevronnés et enfin un public fidèle averti. Il faut aussi des pouvoirs publics éclairés ayant le souci de l'élévation du niveau culturel des citoyens, respectant les artistes dans leur diversité et leur créativité. C'est à ces conditions que peuvent naître des talents nombreux, multiples et aimés du public.
Yasmina Khadra, Rachid Mimouni, Anouar Benmalek, Aziz Chouakri, ont d'abord été édités en Algérie. Mais ils font leur carrière à l'étranger car notre pays ne veut pas d'eux. Pas notre pays mais les dirigeants qui l'ont tant rabaissé.
Demain sera un autre jour, ils reviendront et transmettront le flambeau aux nouvelles générations qui piaffent d'impatience.

Sofiane Ouchikhen

 

Lien : http://www.algerie-express.com/index.php/politique/98-politique/818-boussaad-ouadi-a-ae-la-culture-est-instrumentalisee-dans-les-festivals-officiels

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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