Boussaâd Ouadi, libraire : «Ils ont tué le commerce du livre»

Publié le 9 Août 2011

Source : http://www.elwatan.com/culture/boussaad-ouadi-libraire-ils-ont-tue-le-commerce-du-livre-07-08-2011-135293_113.php

 -Dans votre contribution sur la situation du livre, vous dites que le phénomène de désertification a commencé depuis 3 ou 4 ans, est-ce que vous pouvez confirmer ce constat ?

Avec la libéralisation de l’économie au début des années 1990, on s’était dit que cela pouvait profiter aussi au livre. Pas de frontières pour la production locale ou importée, les gens veulent lire, ils se moquent que le livre soit édité à Paris ou à Alger. Jusqu’à 2006 c’était super. Il y avait du pluralisme, des librairies partout et la Sned s’était restructurée. En 2006 ils nous ont sorti une loi : les importateurs de livres doivent avoir un capital de 20 millions de dinars. Ensuite d’autres mesures nous ont été imposées : il faut un certificat phytosanitaire, un certificat d’homologation, un certificat de conformité, un visa du ministère de la Culture, un autre visa du ministère des Affaires religieuses et un visa de la police. Ce n’est pas possible ! Pour importer un petit carton de livres par avion, je passe trois semaines à courir entre je ne sais combien d’administrations. Ils m’ont interdit la bible du PC, un bouquin d’informatique. Le directeur du ministère des affaires religieuses m’a appelé pour me culpabiliser. J’ai dû faire un dessin pour expliquer que c’est un bouquin d’informatique, il a dit que c’était kif kif. Ça, c’est pour les interdits. Le coup de grâce, c’est la loi de finances 2009. Avec le credoc, c’est la mort totale. Dans le domaine du livre, nous fonctionnons selon un système très simple : les éditeurs du monde entier prennent le risque de publier un livre et vont chez le libraire lui demander de le placer : tu le vends, tu me payes. Maintenant, ils nous obligent à payer cash trois mois avant que le livre n’arrive. On mobilise la somme, on paye les droits de douanes et les taxes avant même que le livre n’arrive, c’est impossible ! Ils ont tué le commerce du livre.

 

-Pourtant, la ministre a parlé d’aide aux éditeurs et a fait beaucoup de promesses pour une nouvelle loi sur le livre …

Je ne veux pas être politique mais j’ai l’impression que dans le livre comme dans l’éducation ou les infrastructures, il est certain que l’Etat a mis de l’argent et des moyens colossaux, mais quand on voit les résultats, c’est la montagne qui accouche d’une souris. Au nom de la même philosophie politique, dans le bâtiment, dans l’agriculture ou dans le livre, c’est la même chose et ça consiste en quoi ? Dégager des budgets, fixer des objectifs quantitatifs, c’est-à-dire on va faire un million de livres, faire coller ça à des manifestations politiques : l’année de l’Algérie en France, l’Islam à Tlemcen, le 5 Juillet, le 1er Novembre, soit des objectifs à caractère politique et même politicien, auxquels on veut accoler des politiques du livre. Mais la culture, elle, n’obéit pas à ça, elle a besoin de créateurs libres, d’éditeurs libres, de lecteurs libres de choisir. Le rôle de l’Etat s’est limité à injecter de l’argent pour une clientèle déterminée. Après, on connaît le système, c’est la cooptation, ils se payent des 4x4, pour faire des bouquins que personne ne lit. Ces pseudo éditeurs, une fois qu’ils ont l’argent dans la poche ne distribuent pas les livres dans les librairies. Des milliers de livres qui sont aidés et publiés, on ne les voit pas.

 

-Justement vous parlez aussi de cette faune de parasites qui s’est greffée sur le circuit et que vous appelez barons de l’import import…

Le fait que notre économie soit basée sur la rente pétrolière qui profite à la mafia d’importateurs, ça tue les producteurs locaux. La vraie politique, pour revenir au livre, c’est d’investir comme dans un chantier. Quand on veut construire une maison, on ne commence pas par le toit, on fait d’abord les fondations. Ça fait des années qu’on leur dit : il s’agit de sortir des encyclopédies algériennes, des dictionnaires algériens, voilà des chantiers qui auraient mobilisé des enseignants, des écrivains, des scientifiques. Qui auraient pu permettre sur des années de produire du savoir. Une dernière chose : la lecture publique. Un livre qui vaut 1200 DA, je ne peux pas l’acheter, je dois pouvoir aller à la bibliothèque d’en face et l’emprunter avec une carte d’abonnement de 200 DA/an. Tous les libraires seraient heureux de pouvoir vendre aux bibliothèques du quartier les livres qui sortent, et les gens qui ne peuvent pas venir chez moi ils iront à la bibliothèque en face. Mais ça, ils n’en veulent pas. Résultat : les bibliothèques sont devenues des salles de travail.

-Vous dites aussi que l’un des problèmes c’est le démantèlement brutal du secteur public de l’édition sans qu’aucune vision d’avenir ait été envisagée. Vous pouvez nous en dire plus ?

Il ne peut y avoir de politique «culturelle» s’il n’y a pas d’infrastructures, des imprimeries, s’il n’ y a pas une armée d’éditeurs, de correcteurs, d’infographes….. Ils ont fermé la seule école d’art graphique qui existait à El Affroun, et puis dans la catastrophe il ont créé un centre de formation qui fonctionne sans les professionnels et forme des gens qui sont livrés à la rue. Bref, il n’y a pas de formation de base, pas de fondations. Et qu’est ce qu’on fait sinon ? On importe.

-Il existe tout de même des hirondelles…

La nature a horreur du vide. Quand je critique, ce n’est pas du négativisme, je touche aux fondements. Heureusement qu’il y a de petites choses qui se font bien, mais il ne faut pas oublier, la maison, elle est là. Vous avez un toit et des murs, mais il n’y a pas de fondations. Je ne vais pas nier qu’il y a quelques écrivains, quelques éditeurs, mais par rapport à ce qu’on pouvait faire avec cette manne financière, c’est peut être un moment de notre histoire qui ne se renouvellera jamais.

 

Nouri Nesrouche

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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