A cœur ouvert contre livre ouvert

Publié le 28 Octobre 2013

 

Da Meziane, Cher ami,

Ton fronton cette semaine s’intitulait « A livre ouvert », c’est à cœur ouvert que je réponds aux arguments que tu développes pour conforter le Ministère de la culture qui vient de faire adopter, en catimini un projet de loi liberticide que je dénonce vigoureusement dans un texte que je t’ai adressé personnellement et dont tu ne signales que 2 ou 3 lignes malheureusement dans ton supplément « Arts & lettres » d’El Watan du 26/10/2013.

Avec l’analyse de Méliani et le bref résumé de la position d’Ahmed Madi, les lecteurs auront eu bien peu d’informations pour se faire une opinion sur ce projet de loi. Nulle part vous ne faites de l’information ! Le contenu de la loi, l’énoncé ou tout au moins le résumé de ses articles essentiels ne sont jamais portés à la connaissance des lecteurs. Combien de gens ont eu connaissance de ce texte, y compris les professionnels ? Comment leur faire ensuite le reproche de ne pas avoir réagi à cette loi ? Pourquoi cacher aux lecteurs les modalités de rédaction et de l’adoption de cette loi ? Avez-vous enquêté sur cela ? Quelle idée peut-on se faire de votre rôle de journaliste lorsque vous agissez ainsi ?

Mais reprenons tes arguments un par un :

« La lecture d’un livre est plus aisée que la lecture d’une loi sur le livre » et « nul n’est censé ignorer la loi ». Voilà pourquoi il faut d’abord lire et faire lire, donc diffuser le contenu de cette loi, et c’est votre rôle de journaliste de contribuer à cela, pour que plus tard nul ne l’ignore.   Que ne le fais-tu pas ?

Le libellé de l’exposé des motifs du projet de loi « est consensuel dis-tu, pour suggérer qu’aux yeux de tout gouvernement, chaque lecteur est un électeur en puissance ».  Sous d’autres cieux, l’électeur est considéré, choyé, et souvent surinformé sur toute velléité de loi, sur tout avant-projet de loi avant qu’il ne devienne projet puis loi définitive. Combien d’enquêtes, de rapports, d’études, de doléances, de pétition et de contributions de toutes sortes de lobbies sont organisées avant même que ne soit rédigée une ligne d’un avant-projet de loi ! Chez nous, c’est dans la clandestinité des cabinets de la haute administration que des super citoyens et super patriotes conçoivent des lois bâclées et vite adoptées, bien souvent sous forme d’ordonnances, sans recours aux débats parlementaires, au mépris des corporations professionnelles et bien souvent de l’intérêt général bien compris. S’en suivent les maux qui rongent la société : la bureaucratie, la corruption, le règne de l’informel et souvent de l’injustice.

Ensuite tu affirmes que « les avis divergent… les intérêts aussi divergent, car le livre est porteur d’enjeux commerciaux », tu peux y ajouter aussi les enjeux politiques car nous sommes sous la triple menace des bouchkara, des boulahia et des houkouma, c’est-à-dire la peste, le choléra et le cancer.  Et donc les déclarations de principe ne doivent pas s’accorder seulement avec les principes de rentabilité, mais aussi aux dividendes que les uns et les autres escomptent de cette loi qui fait parfaitement leurs affaires. Aucun d’entre eux ne lèvera la voix contre ce texte car ils l’ont soit inspiré, soit soutenu, soit rédigé.  Les seuls perdants sont les gens comme toi et moi.

« Les expressions les plus en vue émanent essentiellement d’une seule des professions du livre, à savoir les éditeurs ». Qu’a-t-on fait pour que les autres professionnels s’expriment ? Qui leur a donné l’information sur ce projet ? Qui a sollicité leurs avis ? Pourquoi justement sont-ce les éditeurs, ou deux d’entre eux seulement, qui ont réagi ? Honte à l’administration, honte aux médias qui se posent de telles questions ? Êtes-vous aveugles à ce point ? Dans quel monde vivez-vous pour ignorer le fossé qui se creuse entre l’État, el houkouma, les décideurs, les médias d’un côté et ceux d’en bas, les libraires, les imprimeurs, les bibliothécaires, distributeurs, auteurs, écrivains, essayistes que tu apostrophes avec une telle morgue ?  Il est temps de mettre à jour vos logiciels périmés et d’ajuster vos vues aux dures réalités de l’Algérie de 2013. La marmite bout des ingrédients de la corruption des esprits grassement payés par un système clientéliste, de la démobilisation des entrepreneurs les plus sains et les plus honnêtes, de la trahison des clercs qui se couchent devant les ordres bottés et les liasses crasses des begarine de mauvais aloi. Voilà la tambouille que nous a mitonné un régime fait de « Fakhamatouha », de démissions intellectuelles coupables qui se couvrent « des bonnes consciences petite-bourgeoises » selon le vers de Bachir Hadj Ali.  C’est à la ruine de ce pays que courent tous ceux qui veulent couvrir un projet de loi liberticide qui n’a de préoccupation que de domestiquer les gens du livre (les vrais !) et de faire agoniser définitivement la liberté d’expression. Ce n’est pas un gros mot la LIBERTE D’EXPRESSION ET DE PUBLICATION. Ce n’est pas un luxe non plus. C’est une nécessité vitale que requiert ce pays entièrement livré à la dépendance alimentaire et intellectuelle 50 ans après son « indépendance ». Notre baguette de pain est faite de froment canadien ou ukrainien, nos dictionnaires ou encyclopédies sont conçus à Beyrouth ou à Paris, n’est-ce pas un scandale ?

De grâce épargne-nous les larmes de crocodiles sur cette « activité qui ne peut valoir que par la conscience collective de ses artisans et leur capacité à définir et défendre leur point de vue ». A qui incombe la responsabilité decette situation réelle de désorganisation et de pagaille que vit le livre depuis plus de 10 ans ?Qui, sinon les apprentis sorciers qui ont conçu cette monstrueuse machine composée de commissions occultes chargées de délivrer l’imprimatur à une génération spontanée de pseudo éditeurs surgis du néant et formatés pour produire les livres du prêt-à-penser-politique-correct et engraissés par des manifestations pharaoniques et politiciennes du genre années de ceci et de cela : Arabe, Islam, Afrique, Tlemcen, Alger, Constantine etc. Les appétits et les jalousiessuscitées par le pactole ont vite dégénéré en combats de coqs mettant aux prises cette faune d’affairistes vite taxés de professionnels du livre et bombardés commissaires, présidents et salonards de littérature, de SILA, de BD, de Jeunesse, d’histoire ou d’Afrique.  Aucune organisation n’a résisté à l’appât du gain et à l’issue des ripailles,il ne reste plus qu’un vaste champ de ruines sur lequel on veut bâtir des lois d’airain qui vont définitivement fossiliser le paysage éditorial du pays. Voici l’état de ma conscience individuelle cher camarade, et voilà pourquoi j’ai toujours refusé de devenir complice de votre système.

Quant au sage conseil « de s’efforcer de créer les conditions d’un débat serein, si possible objectif », tu le contredis immédiatement en prenant fait et cause pour ce que tu désignes toi-même comme « un texte dont certains aspects paraissent assurément positifs ». Ce n’est pas de la bouteille à moitié vide dont il s’agit ici. Le projet de loi est la corde du pendu que l’on nous offre à tous et y compris à toi-même ; et tu préconises sagement, à l’aune d’on ne sait quelle égérie, de discuter calmement de la hauteur de l’arbre à laquelle nous irons l’attacher tous ensemble. Car comme l’actuel 1er Ministre : « Aujourd’hui peu importe la direction dans laquelle nous allons. L’essentiel est que nous y allons tous ensemble, fraternellement, la main dans la main.» (Vidéo à voir sur Youtube).

C’est n’est pas de ce pays que nous voulons.

Il en est qui demeurent vigilants, les bonnes consciences petite-bourgeoises ne leshabitent toujours pas cher camarade !

J’espère qu’on retrouvera un jour le Mizou, poète et romantique, détaché du marigot intello-politico-servile qui gangrène l’Algérie, qui le menace aujourd’hui dans tout ce qui a fait la sève des Kateb, Mammeri ou Zinet : LA LIBERTE DE DIRE ET DE PENSER, ENVERS ET CONTRE TOUT. Du fond de leurs tombes ils te surveillent yadjedek !

 

Crois-moi c’est en toute affection que je te dis tout ça…et aujourd’hui, c’est un salut de colère que je t’adresse.

 

Boussad

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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