SOS LES LIVRES ONT DISPARU… DE NOS LIBRAIRIES

Publié le 13 Juin 2011

ikkis.JPG


Triste réalité dont plus personne ne s’offusque, les rayons de nos librairies sont désespérément vides. Le constat est vérifiable en tout lieu du territoire national, le phénomène de désertification a commencé depuis 3 ou 4 ans et en 2011 nous atteignons le seuil critique au-delà duquel, plus rien ne sera comme avant, comme du temps béni où une simple fermeture de librairie ou de cinéma soulevait protestations,  pétitions et sursaut salutaire.

L’éradication de lieux culturels dans les principales artères de nos villes et la prédominance des fast-foods et enseignes dites « prestigieuses » nous ont transformés en société de consommation et d’abrutissement.

Pourquoi en sommes-nous là aujourd’hui ?

L’une des premières raisons trouve sa source dans le démantèlement brutal du secteur public de l’Edition sans qu’aucune vision d’avenir n’ait été envisagée. Aucun des gouvernements qui se sont succédé  depuis les années 90  n’a engagé de processus économique, industriel et culturel qui permette d’assurer au pays un minimum d’activité éditoriale pour satisfaire tout au moins les besoins de l’école, l’université, les métiers, la diffusion du savoir et de la culture. On s’est payé de mots creux tels « politique du livre » « loi sur le livre », organismes divers et variés devant se pencher sur le grand malade  « livre ». On a organisé des foires, salons et festivals à foison, on a fait de la mousse, on a berné les gens, on a bricolé et détricoté  le patrimoine hérité de l’époque coloniale. Plus de formation, plus de réseaux de distribution et de diffusion nationale, plus d’échanges ni partenariat internationaux (pas même avec le Maghreb, ni avec le pays de Naguib Mahfouz pour raison de contentieux footballistique !) On a fait le vide autour de nous, les stands de livres algériens à l’étranger sont une honte pour l’image du pays.

Mais n’exagérerons pas trop tout de même, la nature ayant horreur du vide, il se fait des choses chez nous. Elles sont de deux natures :

 La publication de nombreux livres d’une « édition courtisane » qui obéit au doigt et à l’œil des décideurs gouvernementaux qui distribuent subventions et prébendes pour célébrer des « manifestations  officielles » à la gloire de l’Algérie en France, de la culture arabe et de la culture de l’Islam.  Les éditeurs algériens sont devenus étroitement dépendants du budget de l’Etat, ils y ont perdu leur âme, leur créativité et leur utilité sociale ou culturelle. Ils recyclent l’argent public (comme au bon vieux temps du pseudo-socialisme spécifique)  par le biais de SARL et EURL à 100 000 DA fort lucratives pour « boites de com » de fils à papa, ou caisse de résonnances de lobbies en tout genre fort éloignés de la science et du savoir et bien plus proches des préoccupations du sérail politico-médiatique.

Il existe aussi  une édition de livres religieux et parascolaires de bas de gamme pour occuper les imprimeurs et garnir les faméliques rayons des « Maktabat et Adawat madrassias  wa diniya » qui fleurissent partout. Aucune valeur ajoutée aux programmes scolaires officiels ou au texte coranique, sinon une moins-value culturelle évidente sous forme de bourrage de crane et de théologie rétrograde. L’édition scolaire reste le domaine réservé des puissances conservatrices et réactionnaires dans l’Etat et les milieux d’affaires influents avec les dégâts que l’on sait à la sortie des cursus scolaires et universitaires. L’édition religieuse confine souvent à la propagande de théologiens xénophobes niant tout effort d’Ijtihad et de véritable spiritualité. La BN (Bibliothèque Nationale) elle-même n’échappe pas aux « méthodes de travail personnel » de son directeur (ex écrivain, ex sénateur et ex ministre) qui délivre le dépôt légal au gré de ses humeurs, quitte à se faire désavouer par sa ministre… et conserver tout de même son poste !

 

La seconde série de raisons qui menacent l’existence de nos professions d’édition et de librairie tient à ce que certains nomment improprement « un certain patriotisme économique » qui a conduit à la limitation des importations, et particulièrement des importations de livres. Mais qu’on ne s’y trompe pas le commerce de Kiwis et de « khourda Taïwanaise » ne se portent pas mal du tout.  Est-ce que le commerce du livre grève si lourdement le budget de l’Etat qu’il faille en limiter ou interdire de fait l’importation ? Que représente-t-il dans la balance des paiements extérieurs, sinon un chiffre ridiculement bas et que personne ne publie d’ailleurs.

 

Bien que le sujet dépasse le cadre de mes compétences et le propos de ce billet d’humeur, je m’interroge avec le lecteur sur ce qui peut être considéré comme une malformation monstrueuse du « modèle économique algérien ». Je veux parler du système « import-import » et de cette économie de « conteneurs » qu’on nous impose depuis la pseudo libéralisation des années 90.

M’en tenant au seul secteur du livre et des produits culturels, j’affirme que l’activité « d’import-import » n’a aucune raison d’exister car chacun des maillons qui le composent  (auteur, éditeur, imprimeur, diffuseur, distributeur, libraire), a besoin de commercer avec l’étranger dans les 2 sens : importation et exportation ! Les confrères dans les pays voisins sont autant exportateurs qu’importateurs. Ils mettent à profit leurs  avantages comparatifs aux plans intellectuels (Liban, Egypte), industriel (Imprimerie en Tunisie ou Maroc) financier (pays du Golfe) pour faire rayonner leurs auteurs, leurs industries et leurs propagandes aussi. L’Algérie a créé une caste de vampires de l’import-import qui a ruiné l’économie (trabendisme, effondrement du dinar, clochardisation de la jeunesse, course effrénée au gain facile et à la rapine, la liste des maux sociaux  remplirait une pleine page…).   Elle s’est enfermée dans un ghetto stérile et anachronique ne reposant sur aucun « patriotisme », sinon sur celui de la mamelle de la rente. Souvenons-nous de ce célèbre publiciste des années 80 qui s’en prenait au « socialisme de la mamelle », avant de devenir plus tard, ministre du commerce et parrain de ce « libéral - patriotisme de la mamelle ».

Notre pays possède des talents, des savoir-faire techniques et industriels qui permettraient d’exporter autre chose que des hydrocarbures, si les agents économiques, les facteurs de création et de production pouvaient interagir librement, professionnellement, dans des rapports de saine concurrence et d’émulation, aussi bien entre eux dans le pays, qu’avec les partenaires étrangers, tout au moins ceux de notre environnement immédiat : l’Europe, le Maghreb, l’Afrique et le Monde arabe.

On aurait pu imaginer un système dans lequel existeraient des organisations socioprofessionnelles réellement démocratiques entretenant des relations contractuelles et de négociation permanente avec les institutions étatiques chargées de réguler l’économie (Douane, fisc, banque centrale), dans un souci de promotion de la production et du travail créatif des algériens (salariés et entrepreneurs). Ce système aurait généré une vraie valeur ajoutée aux potentiels énormes en ressources naturelles et humaines dont dispose le pays. Il  aurait abouti à de bien meilleurs résultats que ce « dirigisme aveugle, sourd et muet » qui fait la part belle à la gabegie, le vol et la corruption.

Nos médias, nos livres, nos films, notre création artistique auraient donné un autre visage du pays, et on sait l’importance de  la culture, des arts et de la science pour  l’image des peuples et des nations. Zidane, Assia Djebbar, Yasmina Khadra, Benmalek, Fellag, Bouchareb, Boutella, Khaled, Idir sont-ils des produits français ou algériens ? L’indigence de nos politiques en a fait des exilés, étrangers dans leur propre pays.

 

Nous assistons à l’éveil des consciences citoyennes au sein de la jeunesse et des populations brimées et marginalisées par un système prédateur de gaspillage de la rente pétrolière au profit d’un classe sociale digne des colons de jadis. Il est temps de leur redonner un peu d’espoir tout au moins par l’accès à la culture, au livre, au savoir qui doivent être libérés de tous les interdits. Liberté de création, de publication, d’édition, d’importation de toutes les œuvres de l’esprit.  Sans quoi les ténèbres de l’ignorance et de la violence submergeront notre société déjà au  bord de la rupture. Déverrouiller le champ médiatique, mettre fin au système de corruption généralisée et à l’asservissement de l’intelligentsia du pays devrait figurer à l’esprit de tous les hérauts du changement et de la démocratisation de notre société. Cela passe par la libre circulation des livres, des idées et des produits de l’esprit

 

SOS ! La culture est en danger.

 

Boussad OUADI, Editeur, Alger

Contact: boussadouadi@gmail.com

Rédigé par BOUSSAD

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article