Salima Sahraoui-Bouaziz. Responsable de la section féminine de la Fédération de France du FLN «L’occultation des femmes a commencé en 1962»

Publié le 17 Octobre 2011

Salima Sahraoui-Bouaziz. Responsable de la section féminine de la Fédération de France du FLN

«L’occultation des femmes a commencé en 1962»

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EL WATAN le 17.10.11 

 Les massacres du 17 Octobre n’ont pas altéré la détermination de la femme algérienne. Le 20 octobre, elles ont réinvesti les rues de Paris.
zoom | © D. R.
 

«C’est aujourd’hui dans le feu de l’action et coude à coude avec nos frères, que nous devons arracher notre indépendance et mériter notre place de citoyennes dans l’Algérie que nous aurons contribué à édifier.»

Cet  appel de la section féminine de la Fédération de France du FLN à la participation des femmes à la manifestation du 20 octobre 1961, exclusivement féminine mais en complément de la grande manifestation du 17 Octobre, illustre, on ne peut mieux, le rôle des femmes de l’émigration en France dans le soutien  au combat émancipateur de l’Algérie.  Un rôle qu’elles ont accompli avec détermination, en toute discrétion, mais combien méconnu. Tout comme sont méconnues leurs manifestations du 20 octobre 1961, puis du 9 novembre 1961. Une méconnaissance voulue et organisée en Algérie même, à l’instar de celle qui entoure la manifestation du 17 Octobre 1961, impulsées par la Fédération de France du FLN.

Bien qu’ayant participé, nombreuses, à la manifestation du 17 Octobre 1961, les femmes, accompagnées de leurs enfants, sont à nouveau sorties dans les rues de Paris le 20 octobre. Pour quelles raisons cette seconde manifestation est-elle peu connue ?
Les deux manifestations ont été organisées par le Comité fédéral (de la Fédération de France du FLN 1954/1962), en accord avec la direction de la révolution (GPRA), en riposte aux décisions du préfet de police de Paris, Maurice Papon, d’instaurer un couvre-feu visant uniquement les Algériens à qui il était interdit de sortir entre 20h et 5h30 ; les bars et les restaurants tenus par les nôtres devaient fermer à 19h et même la circulation des «Français musulmans» à pieds ou en voiture était restreinte et soumise à une surveillance spéciale des policiers.

En réaction à ces mesures discriminatoires qui mettaient notre organisation en grave danger de paralysie, la plupart des réunions et missions s’effectuant la nuit, après la journée de travail, le Comité fédéral a conçu une puissante contre-offensive, d’autant plus puissante que les négociations piétinaient. Sa circulaire très détaillée, signée par le regretté Amar Laâdlani, responsable de l’organisation politico-administrative, ordonnait de combattre les mesures de Papon par une riposte en 3 phases.

Dans la première phase, les Algériens, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants,  devaient sortir en masse et pacifiquement dans les grandes artères de Paris, à l’heure du couvre-feu. Par mesure de sécurité, les cadres permanents de l’organisation et les militants recherchés étaient exclus de ces manifestations, parce qu’on prévoyait qu’il y aurait des arrestations et qu’il ne fallait pas prendre le risque de décapiter l’organisation. Rendez-vous a été fixé pour le 17 octobre 1961. Le lendemain était prévue la fermeture, pendant 24 heures, des commerces tenus par les Algériens. Cette première phase devait se conclure le troisième jour, soit le 20 octobre, par l’entrée en scène des femmes algériennes, seules, qui se rassembleraient dans Paris, devant la Préfecture de police, les mairies et les commissariats, avec des banderoles et les mots d’ordre suivants : «A bas le couvre-feu raciste» ; «Libération de nos époux et de nos enfants» ; «Négociez avec le GPRA» ; «Indépendance totale de l’Algérie».

Les femmes sont arrivées de partout aux points de ralliement, elles ont crié les slogans, affronté les matraques des policiers, continué à manifester dans les cars de police et les autobus réquisitionnés pour l’occasion, sous les yeux médusés des Parisiens qui les ont parfois soutenues en invectivant les policiers brutaux. L’occultation de la manifestation des femmes du 20 octobre ne s’est pas produite à ce moment-là. Les presses française et européenne ont rapporté abondamment et en détails le déroulement de cet évènement qui a stupéfié une opinion publique française, qui ignorait jusqu’à l’existence, aux portes de Paris, de toutes ces femmes qui clamaient enfin au grand jour leur lutte pour l’indépendance de leur pays. 

L’organe de presse du FLN, El Moudjahid, a également publié plusieurs articles sur ces manifestations de femmes en France et leur avait rendu hommage. C’est à partir de l’indépendance que la participation des femmes, tant en Algérie qu’en France et en Europe, à la révolution a été occultée. Nos dirigeants, à l’occasion de dates anniversaires ou lors d’autres réceptions officielles, se dédouanent en mettant «en vedette» quelques moudjahidate anciennement médiatisées, qui n’étaient souvent pas d’accord pour ce rôle de  «l’arbre qui cache la forêt».

Les moudjahidate et les moussebilate se sont comptées par milliers. En France aussi, les femmes, en majorité femmes au foyer, mais il y avait des ouvrières, des employées et des étudiantes, ne participaient pas aux réunions des militants qui ne leur parlaient pas beaucoup de leur activité, mais dans l’ensemble, elles savaient ce qui se passait et ont apporté une aide multiforme en toute discrétion, elles ont aidé même quand cela ne leur a pas été expressément signifié.

L’implacable répression de la manifestation du 17 Octobre n’a pas dissuadé les femmes de sortir le 20 octobre ?
Absolument. Elles étaient en plein dans le bain depuis le 17 octobre. Il y avait une effervescence incroyable dans Paris, elles avaient elles aussi été bastonnées, violentées, certaines ont perdu la vie. Parmi les manifestants du 17 Octobre, il y a eu entre 10 000 et 12 000 arrestations, ils étaient tous parqués dans les stades et les gymnases, sans eau, ni nourriture, ni sanitaires, des centaines ont été expulsés vers l’Algérie, sans avoir eu le temps de rentrer chez eux pour prévenir et prendre quelques affaires,  des centaines d’autres ont disparu, des familles ont été séparées. C’est pourquoi, à l’appel pour la manifestation du 20 octobre, il a paru aux femmes tout à fait normal qu’elles sortent de nouveau et réclamer publiquement la libération de leurs proches et l’indépendance de leur pays.

Quelques rares oppositions de maris à la participation de leurs épouses ont été vite réglées par l’intervention d’un militant. Il y a une autre date importante, celle du 9 novembre 1961, les femmes algériennes à Paris et en province ont manifesté pour la troisième fois. Elles se sont rendues devant les prisons où les détenus avaient commencé une grève de la faim pour protester contre les restrictions apportées par l’administration carcérale à leur statut de détenus politiques arraché de haute lutte quelque temps aupa ravant. Les manifestantes ont fait montre de leur détermination et de leur discipline, bravant les CRS, refusant de montrer leurs papiers, refusant de se faire raccompagner dans les cars de police, certaines rendant les coups quand elles étaient frappées.

A Lyon, un commissaire a dû «négocier» l’arrêt de la manifestation aux conditions fixées par les femmes responsables qui encadraient les autres.  Il faut bien savoir, que pendant notre guerre, le FLN avait une autorité incontestée. Ses directives étaient suivies «sans discussion ni murmure» et les militantes et les militants étaient tenus d’établir un rapport circonstancié de leur exécution,  adressé aux responsables du Comité fédéral. L’organisation en France, pour notre émigration, fonctionnait efficacement puisque dans les derniers temps, la quasi-totalité des émigrés étaient répertoriés et structurés.

Un grand travail d’éducation et d’information politique était effectué pour faire connaître la justesse de notre combat et les nobles projets pour l’édification d’une Algérie indépendante, où la justice serait la même pour tous. On étudiait et commentait les écrits de Fanon, la Charte de la Soummam qui, au sujet des femmes, explicite la nécessité de leur émancipation et de leur accès à la vie publique. Comment les femmes étaient-elles organisées au sein de la Fédération de France du FLN ? A quelle période remonte la création de la section des femmes?

La création de la section des femmes, à l’échelle fédérale, n’a pas de date définie précise, elle a fonctionné en tant que structure à partir de l’été 1961. Jusqu’à cette date, elle existait sous forme de groupes informels, à la disposition de l’organisation exclusivement masculine. Aussi bien en France qu’en Algérie, où j’ai milité entre 1955 et 1957, c’est ce que nous avons toujours déploré. Nous étions volontaires, enthousiastes, engagées, présentes sur tous les terrains de l’action de l’organisation. Quand j’ai été admise dans la Fédération de France, fin 1957, et complètement dans la clandestinité à partir de mai 1958, j’ai assez vite rencontré d’autres jeunes femmes qui étaient dans l’action sans figurer dans une structure.

C’était parfois les compagnes de cadres de la Fédération, nous étions les premières assistantes de nos compagnons. J’ai constaté chez ces femmes un engagement total. Au début, je menais une double vie : le sport dans la journée et la militance clandestine le soir, et le dimanche où je n’avais pas de compétition ; jusqu’au jour où ma photo a paru dans un journal parisien à la suite d’un meeting d’athlétisme contre des Anglaises. J’étais dans l’équipe de France universitaire (PUC) ; j’ai réalisé alors que ce double jeu pouvait mettre en danger mes frères et sœurs de l’organisation. Le jour même, j’ai arrêté mes cours, mes entraînements et je ne suis plus revenue dans ma chambre à la cité U d’Antony.

L’organisation des femmes comportait deux catégories de militantes : les militantes à plein temps, les «permanentes» qui vivaient dans la clandestinité totale, très vite avec de faux papiers, sans domicile fixe, et celles qui étaient chargées de missions occasionnelles, elles avaient une vie familiale normale, certaines travaillaient parfois en usine ou ailleurs. Je ne dois pas oublier les travailleuses de la radio kabyle et les artistes, chanteuses, danseuses et comédiennes, je pense par exemple à la chanteuse Nouara et à notre future diva nationale Ouarda El Djazaïria âgée alors d’à peine 15 ou 16 ans.

Le 20 octobre 1961, que les femmes algériennes ont marqué avec éclat, ne doit pas faire oublier le militantisme au quotidien, avec ses multiples tâches, la résistance au quotidien face à l’appareil répressif colonial. Il faut le répéter, les femmes se sont massivement impliquées dans la défense de la cause nationale... Elles avaient, nous avions la certitude de la victoire. La certitude, parce nous y mettions le prix, que nous serions indépendants, mais que le pays serait ravagé par la guerre, que notre population durement éprouvée serait épuisée et qu’il fallait se préparer de toute ses forces à notre redressement.

Dans votre appel à la manifestation du 20 octobre, vous esquissez la société que vous aspirez à construire La section des femmes, quand elle s’est formalisée et individualisée, a conçu une brochure explicitant notre projet qui consistait en l’aide à la lutte de libération selon ses besoins en France et en Europe, et dans le même temps, l’élaboration et l’exécution d’un programme d’éducation, de formation politique, d’alphabétisation et de formation professionnelle envers la population féminine émigrée.
Avant le cessez-le-feu, les impératifs de la clandestinité limitant les réunions à plusieurs, chacune rédigeait un rapport qui m’était adressé sur son travail de prospection, de recrutement, de recensement des potentialités, comme des problèmes rencontrés, les plus fréquents revenant à convaincre un mari ou un frère de ne pas s’opposer à l’activité militante de sa parente.

La coordination se faisait entre Oudda Bennacer, Akila Abdelmoumen, Zahra Ould Chikh, Djamila Kebaïli et moi-même. Nous avions chacune un pseudonyme. Au lendemain du référendum, les réunions étant possibles, nous avons organisé plusieurs séminaires de formation et une assemblée générale. La section des femmes s’est alors dotée, très démocratiquement, d’une direction constituée de sept responsables : Kheira Hadji était chargée des affaires sociales, Akila Abdelmoumen de l’organisation, Zohra Djedda de l’alphabétisation, Djamila Kebaïli des relations extérieures, Hnifa Abdeladni de la politisation, Louisa Maâcha du secrétariat et moi-même, en tant que responsable de la section, j’étais connue sous le prénom de Saâdia. Les régions où la section était le plus représentée étaient la région parisienne, surtout la banlieue, l’Est, la Région Lyon Saint- Etienne et le Sud avec Marseille, Toulon et Alès.

Vous avez été désillusionnées, une fois l’indépendance acquise ?

Nous le sommes toujours. A la suite des accords d’Evian et du référendum d’autodétermination organisé au sein de l’émigration, avec une forte implication de militantes dans les bureaux de vote, la Fédération de France, comme les autres wilayas du pays, a établi une liste des candidats à la députation. Parmi ces candidats, il y avait cinq femmes, toutes anciennes militantes permanentes, elles ont été refusées par le Bureau politique à Alger. D’autres hauts cadres proposés ont également été retirés de la liste. N’ont été retenus que quatre  membres du comité fédéral, sur les cinq, Abdelkrim Souissi a été écarté. Et encore, ils n’ont pas été acceptés comme membres de la direction de la Fédération de France, mais ont été «dispatchés» entre les wilayas du pays : Omar Boudaoud et Amar Adlani ont été inscrits sur la liste de la Wilaya III ( Kabylie), tandis que la Wilaya IV a pris sur sa liste Ali Haroun à Alger,  Rabah Bouaâziz, mon mari à Orléansville (Chlef).

En 1962, Ben Bella et le Bureau politique du FLN n’ont pas accepté que la Fédération de France ait un rang de wilaya. Comme si elle n’avait pas existé, comme si l’émigration n’avait pas joué un rôle notoire, tant par son apport financier (l’essentiel du trésor de guerre) que par ses actions sur le sol français (second front), le sacrifice suprême de nombreux militants exécutés froidement, disparus à jamais, suppliciés, guillottinés. Comme si elle n’avait pas accompli un immense travail de sensibilisation, d’adhésion, de soutien sous toutes les formes à notre juste cause dans les milieux français, européens et auprès des pays amis… La Révolution a eu besoin de tous ses enfants où qu’ils se trouvaient. Pour moi, je l’ai vécu comme une grande injustice et j’ai  perdu pas mal d’illusions.

J’ai un autre souvenir pénible : lors de la première commémoration autorisée en Algérie des manifestations et des massacres du 17 Octobre 1961 à Paris, les militants de l’Association des anciens de la Fédération de France ont organisé une belle cérémonie sur l’esplanade de Riad El Feth, il y avait le martyr Aboubakr Belkaïd, qui était ministre de l’Information.
La télévision a voulu prendre des témoignages de femmes qui avaient manifesté à Paris et avaient subi avec leur famille la violente répression de la police, mais comme elles parlaient en français, parce qu’elles ne maitrisaient pas l’arabe «classique», les journalistes leur ont retiré le micro !!! Intolérance, intolérance… L’ordre venait «d’en haut», Le frère Belkaïd n’a rien pu faire.

Qu’attendez-vous aujourd’ hui  ?

Pour ma génération, je n’attends rien. Mon sentiment, c’est que chaque génération doit accomplir sa part, les jeunes d’aujourd’hui, qui ont leur avenir à construire et qui ont une longue perspective de temps devant eux, doivent prendre leurs responsabilités et s’impliquer dans le destin de la nation. C’est à eux d’inventer et de créer leur avenir, et pour cela, il faut que les aînés leur laissent des espaces, tout l’espace. Ma génération doit se reposer, c’est fini, il faut lâcher les postes. Je ne trouve pas normal que des personnes qui étaient au pouvoir en 1962 soient encore aux commandes en 2011. Je terminerai en disant aux jeunes femmes et jeunes filles de mon pays qu’elles doivent prendre le relais et mener leur bataille pour conquérir une place au soleil, le plus gros a été fait.                    

Bio express :

 

Salima Sahraoui-Bouaziz, veuve de Rabah Bouaziz, cadre dirigeant du Comité fédéral du FLN en France, était permanente de l’OS, responsable de la section des femmes de la Fédération de France du FLN, dont les militantes ont été à la pointe de l’autre manifestation, peu connue : la grande manifestation des femmes, le 20 octobre 1961.

 

Nadjia Bouzeghran

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #NOTRE HISTOIRE

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Boutouta imad 15/02/2015 23:47

Bonsoir dr esqe neurologue a Telmny je veu le Dosie mes salitations