Revue culturelle "Passerelles" Juillet 2011

Publié le 18 Août 2011

 

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Entretien avec Boussad Ouadi

Editeur-libraire

 

 

Vous êtes gérant de deux librairies les plus anciennes d’Alger, celle des Beaux Arts, rue Didouche Mourad et la librairie ex-Dominique rue Charras. De l’avis même de ses acteurs, les libraries sont menacées de fermeture. Est-ce un constat vrai ? Si oui,  quelles en sont les causes ?

Bien sûr que c’est vrai nous avons une baisse d’activités dans la rue Charras et c’est un petit moins grave à la librairie des  Beaux arts parce que la rue  Didouche Mourad est passante.  Mais,  globalement, toutes les librairies, de l’intérieur du pays, notamment celles d’Alger,   constatent, toutes, depuis décembre 2010  une baisse dramatique du chiffres d’affaire.   Les cause les causes sont multiples Il y a bien sûr des causes conjoncturelles : l’actualité politique, les gens sont préoccupés par le pouvoir d’achat, la situation  sécuritaire.. Pour ce qui me concerne, j’en vois deux essentielles : l’une, c’est la situation économique catastrophique et dramatique dans laquelle nous a mis le pouvoir  en imposant toutes ces restrictions à l’importation du livre qui nous frappe de plein fouet : l’imposition du crédit documentaire pour les importations  de livres, les   contraintes bureaucratiques douanières, ont découragé les importateurs.  Le commerce du livre est très peu capitalistique. En tant qu’importateur, je n’ai pas importé de livres depuis trois ans à cause de cette loi scélérate. Je dois payer avant que les livres commandés  ne partent de l’étranger et attendre trois mois pour qu’ils parviennent en librairie. Or, partout dans le monde, le commerce du livre, se fait exactement à l’inverse :  les éditeurs prennent le risque de publier un livre ; ils supplient les diffuseurs et les libraires pour les    mettre en librairie et ces derniers les paient trois mois ou quatre mois après avec faculté de retour. Moi, j’ai des facultés de retour avec les éditeurs étrangers : je leur renvoie les livres invendus qui me sont défalqués de la facture impayée.  C’est de cette manière et pas une autre que le libraire peut vivre.  L’activité du libraire vit sur le crédit fournisseur et non sur une rente. Car, l’activité intellectuelle n’a pas besoin d’argent .   Notre richesse c’est notre patrimoine, notre savoir, la diffusion du savoir.

La deuxième raison, c’est la crise de l’université et la crise qui la frappe aujourd’hui. . Mes deux librairies sont à deux pas de la Faculté centrale d’Alger et l’essentiel de leurs activités se fait avec les étudiants et les professeurs  et vivent, en principe, essentiellement du monde universiades  et des professions qu’il y a autour ? Or, les profs, bien qu’ils aient vu leur salaire augmenté de manière significative,   se détournent de la librairie.  Ils ont d’autres motivations d’enrichissement matériel. Avant, ils fouinaient, possédaient de petits salaires, n’avaient pas de prétentions de petits bourgeois mais se cultivaient, fréquentaient les librairies. 

Il y a également la situation sécuritaire.  Les gens n’osent plus venir au centre ville ; ajouté à cela, les embouteillages, les matraquages ; depuis ces quatre derniers mois,  Ce sont là à mon avis les principales raisons du déclin des activités du libraire en Algérie, du moins dans la capitale.

Il y a peut être une troisième qui est quelque peu anecdotique :  les éditeurs locaux qui sont devenus des sous traitants pour le compte des budgets de l’Etat, du ministère de la culture, ne vivent que d’événements, de festivals, d’années spéciales, d’années de l’Islam,  Arabe, donc  ils ne produisent plus. Tout ce qu’ils éditent,  ils le livrent au Ministère de la culture et ils se détournent de la librairie.  Ils ne se préoccupent pas  de savoir de quoi a besoin le lecteur, les livres qu’il faut publier,. Non, ils se complaisent à obéir aux commandes du Ministère de la culture.  Ils ne se préoccupent aucunement de la demande sociale   Le commerce du livre passe par-dessus la librairie. Les rares budgets étatiques attribués aux  universités passent également par-dessus nos têtes. Les  universités ne commandent pas les livres en librairie alors qu’avant, la BU (Bibliothèque universitaire) avait, tous les mois, son quota en  librairie. Depuis deux années maintenant, je n’ai pas vu un sou  de la BU de la Fac centrale entrer  dans mes librairies. Les universités de Blida, de Sétif  et d’autres ne  s’en approvisionnent plus du tout ; elles passent par de petites officines obscures, le copinage et le clientélisme. La librairie meurt. Et, tout cela ne préoccupe personne. 

 

Les deux librairies que vous exploitez ont chacune un passé mythique. Pouvez-vous nous en parler ? Pour quelles raisons les librairies actuelles n’ont plus ce profil ?

C’est plus des mythes que des réalités.  Honnêtement, ce n’est pas cela qui fait vivre un commerce. Un commerce c’est avant tout sa capacité à satisfaire une demande.    Les gens ne vont pas venir dans telle librairie parce qu’elle a reçu dans le temps  Albert Camus ou Jean Paul Sartre. Oui,  ça rajoute un peu à la notoriété, mais cela n’est possible que  quand il y a de l’activité, quand on répond à une demande sociale Or, quand 80% des demandes ne sont pas satisfaites, la demande sociale est cassée par les acteurs officiels de la culture. Nous passons notre temps à dire aux gens « makach… »

 

Certaines librairies qui ont multiplié des rencontres, des conférences et des ventes-dédicaces ont du mettre la clé sous le paillasson…

Toutes ces activités ne constituent pas la vocation d’une librairie.  On a confondu l’agitation culturelle et le véritable travail du libraire. De même pour la Bibliothèque nationale ; on en a fait  un lieu de rencontres. Ce n’est pas sa vocation. La sienne propre,  c’est la bibliophilie, les manuscrits,  les ouvrages, la recherche,. Ce n’est pas d’en faire des centres culturels. La librairie, ce n’est pas sa vocation de faire des débats, des vernissages,- accessoirement, oui – mais l’objectif d’une librairie est de servir la demande en lecture des gens, avoir des rayonnages bien fournis,  des livres adaptés à la demande du quartier, et de la clientèle. Ainsi, les activités perdent leur vocation. On vit dans une société artificielle  où on ne sait plus qui est quoi, qui fait quoi…

La librairie est un Book Shop. Les Anglais ont le meilleur terme « book shop » et ils le distinguent de « library »  (Bibliothèque) qui sont des institutions prestigieuses en Angleterre.  Or,   la librairie chez nous c’est « maktaba » elle est confondue à la bibliothèque.  Or, je le répète, nous sommes des books shop, des vendeurs de livres.  Et de bibliothèques, il n’y en a point digne de ce nom. Il y a des médiathèques,   juste pour la presse  et quelques rossignols qui traînent mais il n’y a pas du tout de livres. On a tué la bibliothèque, le service de lecture publique, et le book shop, c'est-à-dire le commerce du livre.  Tous les canaux de diffusion du livre ont été asséchés  par les politiques stériles, fumeuses de nos  dirigeants qui veulent tout ramener à la politique de servir les princes, à faire des festivals, à gaspiller des budgets colossaux dans des manifestations qui n’ont aucun sens culturel.  Et des publications vides de sens.  Au lieu de mettre tous ces budgets pour réaliser des encyclopédies, des ouvrages de références, d’érudition, au lieu d’encourager la création, de financer des livres qui ne sont pas commerciaux, (poésie, philosophie,  essais littéraires…) , au lieu de promouvoir le savoir, la culture, on finance la danse du ventre , des pacotilles et de  vieilles photos de nostalgie de la guerre coloniale. Des stupidités.  La société est verrouillée, enfermée dans l’ignorance et  la méconnaissance et tout cela favorise  toutes les dérives.

 

Après la disparition progressive des librairies d’Etat, nous assistons ces dernières années à des fermetures de librairies privées. Vous-même étiez exposé à ce problème. A qui incombe la responsabilité ? Quels en sont les causes ?

Oui, bien sûr. Rien qu’à Alger centre, Mille feuilles Ibn Khaldoun, Espace Noun ont fermé,  El Ghazali avant. Pour quelles raisons ? L’arnaque : la revente par les anciens de l’entreprise d’Etat ENAL à vil prix les fonds de commerce  qui avaient vocation à être des libraires. Le personnel a revendu cela à des marchands de chaussures, de vêtements ;..etc.  C’est un détournement inacceptable du patrimoine immobilier de l’Etat, une dilapidation au nom de  la spéculation immobilière. Aujourd’hui, ces mêmes fonds de commerce valent le double, voire le triple… Et bien sûr, ce n’est pas la culture qui va pouvoir concurrencer  de telles pratiques ! Et ça va aller en s’aggravant.

C’est une démission des pouvoirs publics. Un détournement de la fonction de l’Etat  dans des activités illégales, obscures et parallèles pour servir des clientèles. . Mais, c’est partout pareil. Il n’y a plus de production locale. On a plus besoin de savoir, de métier du livre . On n’est plus des acteurs, des créateurs, des producteurs, on n’est plus des citoyens actifs qui revendiquent, qui consomment, se battent et construisent une société de solidarité,  de production .

 

Quel est alors le rôle du syndicat des libraires ( Aslia)  ?  

 Inconnu au bataillon. ASLIA est une histoire mort-née.  C’est une association qui est née chez moi. J’en suis   membres fondateur. Elle n’a vécu que le mirage des trois mois de sa création. Dès sa naissance, elle a été prise  par des lobbies  qui  voulaient caporaliser  la profession et la mettre au service de l’ANEP, SEDIA, Hachette. Hachette et Sedia ayant disparu,  leurs sous-traitants  locaux  ont   bradé les librairies de l’Etat et continuent encore à utiliser le sigle ASLIA pour se faire financer par les ambassades et les services culturels étrangers pour des voyages à l’étranger, les Salons… C’est honteux.  

Les prix dits des « libraires » étaient décernés en dehors de toute structure d’ASLIA,  dans des cafés, des bars, dans un système de copinage. C’est encore et toujours  les mêmes lobbies de Hachette, Sedia, Alpha,  des milieux d’affaires internationaux qui ont gangréné notre profession avec la complicité du  pouvoir politique algérien.  J’ai toujours dénoncé ces lobbies.  A quoi sert d’attribuer des prix littéraires dans un pays où on fait tout pour tuer la création. Les prix n’ont de sens qui si, à la base,  les fondations existent, il y a une vie, des revues, des publications, des débats,  des échanges. Or, rien de tel.

 

Les libraires ne sont pas autorisés à commercialiser le livre scolaire qui reste le monopole de l’Education nationale ? Quel est votre avis là-dessus ? Quelles sont les explications fournies ?

C’est le plus gros scandale dans notre métier. Partout dans le monde, les deux mamelles du livre,  c’est l’école et la religion. Nous avons  près de 100 millions des livres publiés chaque année qui nous passent sou le nez. On n’a pas le droit de les commercialiser. A l’époque du Président  Liamine Zeroual (1994-95) nous avions mené, en tant qu’association des éditeurs,  des négociations avec l’ONPS ( Office National des Publications Scolaires).  Des lois ont été décidées, un règlement a été adopté  pour l’homologation des livres scolaires. Puis ce fut un flop.  Hachette, Sedia et Nathan , tous les éditeurs français  commençaient  à flasher sur le marché algérien, s’y sont introduits deux ou trois éditeurs locaux, qui, à l’époque étaient petits, Casbah, Chihab,  Sedia, Libris,  ont eu des miettes  pas négatives du tout  ( 5 à six titres tirés à 3 -4 millions d’exemplaire , vous pouvez dormir tranquille), C’est le même lobbies au niveau de l’Etat qui maintient le commerce du livre dans une opacité scandaleuse .  Pourquoi sont-ce les établissements scolaires qui vendent des livres. Ce n’est pas du tout leur vocation. J’ai conduit moi-même les négociations avec le PDG de l’ONPS    (2007/2008), actuellement directeur du cabinet du ministre de l’Education.  Il partageait l’avis selon lequel il était nécessaire de faire participer les librairies à la diffusion du manuel scolaire, que cela allégeait les structures  de l’Etat,  rapprochait le livre du lecteur, crée des emplois, nourrit des familles,. Mais au bout d’un certain temps, les autorités sont finalement restées dans les vieilles méthodes. Alors, les parents d’élèves se plaignent qu’il n’y ait pas de manuels qui croupissent en stocks à l’ONPS , c’est un scandale innommable. A côté de ce gâchis, nos librairies sont vides.       

A l’origine, c’est avec Malika Greffou  que j’ai lancé le pavé dans la mare avec la publication   aux éditions  Laphomic de son essai L’école algérienne, d’Ibn Badis à Pavlov ( Malika Boudalia Greffou, préface de Mohammed Djidjelli, Laphomic, Alger, 1989, NDLR) qui, avec force exemples, disaient qu’on ne pouvait avoir une « pédagogie nationale » , la pédagogie est, comme d’autres disciplines, est une science.  Elle est universelle. Et comme sciences, elle a des applications différentes, adaptées, aux conditions du public. D’où l’idée que le manuel scolaire n’est pas unique et imposé et que l’enseignant, l’inspecteur, l’élève devraient avoir le choix des  manuels scolaires. Et dans une telle optique, la librairie deviendrait un lieu de vie, inséparable du milieu scolaire. Mais notre système politique ne permet pas cette dynamique…

  

 

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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