Lettre ouverte aux écrivains et gens de lettres,

Publié le 5 Novembre 2013

 

Lettre ouverte aux écrivains et gens de lettres, Hôtes distingués de la culture officielle de l’Algérie contemporaine.

  

 

Le poète est semblable au prince des nuées

Qui hante les tempêtes et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher

 

 Extrait de L’Albatros, Charles BAUDELAIRE,

 

 

Chers amis et compagnons,

A l’orée d’une vie consacrée à tenter de faire émerger en ce pays une profession d’édition qui porte haut l’étendard du livre, des lettres, des sciences et des arts, je me permets de vous apostropher.

A l’heure des ripailles de ce fastueux salon du livre d’Alger, ces vers de Baudelaire, mieux que tout autre propos, introduiront le sens de la présente missive.

En une semaine de foire, moult colloques, hommages, table-rondes, conférences et dédicaces sont animées par des centaines d’entre vous : écrivains, chercheurs et essayistes venus des quatre coins du pays et de la planète entière.  Dans bien des cas vos livres ne sont pas disponibles à cette occasion, à votre grande frustration et à celle de vos lecteurs. Durant ce salon, combien de personnes auront profité de vos conférences, de votre science, de vos expériences, de votre simple présence ?

Et pourtant chaque année, vous répondez présents, espérant un mieux, escomptant un miracle, vain …

Que de désolation et de récriminations n’entendez-vous lorsqu’il vous arrive de préférer aux petits fours de l’Hôtel Hilton, une visite en librairie, dans une bibliothèque, un quartier populaire !

N’entendez-vous pas ces libraires démunis qui ragent, impuissants de ne pouvoir lire et faire lire vos livres ?

Les parents et les profs sont désarmés, incapables de trouver les ouvrages prescrits de Dib, Mammeri, Sansal, Kateb, Hugo ou Maupassant.

Les auteurs, surtout les algériens, les anciens comme le contemporains, édités à l’étranger demeurent des étrangers à leur pays par la grâce d’une politique imbécile qui inonde le marché de produits de bazar et de luxe ostentatoire mais proscrit la libre circulation des produits de l’esprit et de l’art.

Vos frères, vos concitoyens restent médusés par votre silence. Ils vous rendront peut-être demain complice de l’état de misère intellectuelle dans laquelle veulent nous maintenir nos gouvernants.

Nous en sommes là aujourd’hui car de démissions en compromissions, de silences coupables en « lâchetés petite-bourgeoise », selon le mot de Bachir Hadj Ali, le système politique actuel a asséché le monde du savoir, de la science et de l’intelligence. Il vous a exilé, il a marginalisé, corrompu ou manipulé certains d’entre vous. Il est votre miroir aux alouettes.

Mais demain sera pire encore car la future loi sur le livre légalisera ce qui n’était que voies de fait.

Cette loi nous rendra tous (de l’écrivain au libraire) coupables par défaut car à chaque phase du processus de création du livre il faudra solliciter visas, autorisations et bienveillances des autorités de « tutelle ». Fahreneit  451 de Bradbury, 1984 d’Orwell ou Le procès de Kafka ne seront que pâles copies de notre avenir intellectuel.

L’épée de Damoclès de l’arbitraire bureaucratique supplantera le balancier de la justice. Dans un État de droit, seul le juge peut arbitrer entre la liberté constitutionnellement reconnue à chaque citoyen et l’oukase de toute autorité quelle qu’elle fut. Chez nous le bureaucrate est et restera roi. Le peuple a-t-il jamais été souverain ici ?

Il ne s’agit pas de plaider pour quelque corporation ou chapelle idéologique. C’est de l’avenir intellectuel de ce pays dont il s’agit.

Dire non à la loi liberticide et scélérate est un acte de civisme indispensable pour prévenir la chute aux enfers inéluctable pour toute société qui brime la liberté de création et de diffusion de livres.


Pour conclure, parole à Lounis Ait Menguellet, le barde du Djurdjura qui a composé le poème suivant en 1982, déjà :

  

ETTES ! ETTES ! MAZAL LHAL 

                                                        DORS ! DORS ! T’AS TOUT TON TEMPS

A win iwumi i-gruh yides

                                                       Vous qui avez perdu le sommeil

Di tmurt nnegh ara tafed

                                                       Chez nous, vous dormirez tout votre soûl

Nhemmel it nettaf ghures

                                                      Nous l’aimons, c’est notre baume guérisseur

Imlek agh, hader a teksed

                                                      Il nous possède, gare à nous en priver !

Win i-gebghan ad yakwi

                                                      Que quelqu’un vienne à s’éveiller

A-t-nerr s ides ad as nini

                                                      Vite nous le bordons, en lui chantant :

Ettes ettes mazal lhal

                                                     Dors, dors, t’as tout ton temps !

Mecci d kecc ig sah wawal

                                                    T’as pas encore droit à la parole

 

Et la fable se poursuit ainsi :

Le rameau de la Mecque te procurera le sommeil éternel

Le talisman de Damas endormira le plus érudit d’entre vous

Tu diras à ceux du Caire que les caisses de kif sont arrivées à bon port.

Ôte-toi de tout souci, ceux que tu craignais sont dans un profond sommeil  

Ils te bercent, ils t’endorment, ils te couvrent

Tous tes désirs s’exauceront,

En rêve tout est si facile !

 

Gare au réveil, il sera brutal !

 Boussad OUADI, éditeur

Alger, le 05 novembre 2013


 

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #EDITER EN ALGERIE

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