L’affaire Zakad - Sekherri,

Publié le 13 Juin 2011

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DU POURRI DANS LE ROYAUME

DE L'ILE LETTREE* D'ALGER

La photo du visage tuméfié de Abderahmane Zakad,  le nez sanguinolent et les yeux larmoyants a fait le tour de la planète via internet offrant une image peu ragoutante du monde de « la culture », « des arts » et « des belles lettres algériennes ». Tous ces mots dont aiment se gausser pompeusement dans leurs enseignes, leurs logos et leurs devises cette caste d’intellocrates en voie de constitution chez nous.

Ce petit monde de l’édition, des médias et  des boite de com’, a fleuri sous la protection  bienveillante de la puissance publique. Il est composé pour l’essentiel d’imposteurs venus de milieux d’affaires peu scrupuleux, de cercles d’obédiences spirituelles très douteuses et d’horizons politiques hétéroclites. Il se nourrit (hier comme aujourd’hui) à la mamelle d’un système « rentier-bureaucratique » selon la formule chère à l’une des familles politiques dont nombre d’entre eux se prétendent les héritiers.

N’eut été cette photo spectaculaire et les 21 jours d’incapacité de travail dont a été victime le malheureux Zakad, l’altercation mettant aux prises un auteur et son « éditeur »  est somme toute banale et n’aurait mérité aucun retentissement particulier. Mais ce triste épisode est révélateur d’un état de putréfaction rarement atteint dans ce « milieu ».  A cette occasion il devient utile de mettre le doigt sur les nombreuses plaies dont souffre « Dame Culture » en son propre et triste royaume.

  • L’absence de liberté et de confrontation loyale des idées et des visions du monde constitue la cause essentielle du marasme culturel qui paralyse le pays. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas cette floraison de célébrations officielles de la France-Algérie, des cultures arabe ou africaine, ni même les hommages  souvent  tardifs et posthumes,  parfois même organisés par d’incorrigibles imposteurs en l’honneur de pointures intellectuelles qui doivent se retourner dans leurs tombes, ce ne sont pas ces mondanités tapageuses et sans lendemain qui fertilisent le terreau culturel de ce pays. Notre culture se meurt du fait du verrouillage du champ médiatique, de l’interdiction de toute manifestation culturelle qui échappe au contrôle des pouvoirs administratifs et politiques, des interdictions et censures de livres, d’émissions de radio et TV, de films et pièces de théâtre qui n’ont pas l’heur de plaire au prince(sse) qui nous gouverne.  Nous ne sommes pas loin de ces régimes honnis qui préconisaient de « sortir le révolver lorsqu’on parle de culture ».
  • La caporalisation des institutions culturelles, associations et syndicats d’éditeurs, d’auteurs, de libraires, d’artistes de toutes disciplines procède de cette politique de la bouche cousue qui consiste à réduire au silence des partenaires sociaux susceptibles de troubler la douce harmonie de la « bien pensance », du politiquement correct et de la détestable langue de bois. Mais en même temps on se prive des outils de médiation et de communication, essentiels au respect des libertés, de l’éthique et des valeurs sans lesquelles les arts et la culture perdent leurs âmes. Les projets, les initiatives, comme les différends professionnels entre éditeurs, auteurs, institutions étatiques soumis à des sages moralement irréprochables ne trouveraient-ils pas les meilleures solutions lorsque les corporations sont démocratiquement organisées  et reconnues par les autorités politiques ? Au lieu de cela on a encouragé les divisions, le clientélisme, les réseaux nauséabonds de l’affairisme et de la corruption pour  gangréner des professions qui ont pour vocation d’éduquer, de favoriser la recherche de la vérité, de la science et du beau. Les beggarine ont fait main-basse sur toute la chaine d’édition, de fabrication et de diffusion du livre. Après avoir servis de supplétifs à l’idéologie ravageuse de l’islamisme radical dans lequel ils ont constitué leur fortune initiale dans les années 80 et 90, les voilà reconvertis dans les programmes de célébration de la culture officielle généreusement dotée de budgets conséquents.
  • Le rôle corrupteur de l’argent et les pratiques clientélistes, népotistes, prévaricatrices ont connu un développement inégalé depuis que le baril de pétrole a flambé. Des sommes colossales ont été consommées aux dires des gouvernants sans que des chiffres et des bilans précis n’aient été portés à la connaissance du public. Le site du Ministère de la culture est  muet sur le sujet, il ressemble à s’y méprendre à la politique qui l’inspire : langue de bois et bouche cousue.  On a parlé de 1001 titres en 2007 comme dans les contes de fées, puis de 1200 en 2008 et encore 1000 en 2009. Donc des millions de livres ont été financés sur le budget de l’Etat. Quels livres ? Au profit de qui ? Où sont ces encyclopédies, ces dictionnaires, ces collections littéraires, scientifiques, universitaires que recherchent désespérément les algériens ? N’est-il pas scandaleux que Larousse, Moundged ou Harraps constituent en 2010 les références éducatives pour  près de 10 millions d’élèves et étudiants qui cherchent désespérément des dicos qui contiendraient enfin les mots Shéshonq, Fatma N’soumeur, le chih, le chaabi, azul. Pas une encyclopédie, pas un dictionnaire, pas une collection de livres universitaires algériens dignes des standards professionnels de notre siècle ne figure sur les étalages de nos librairies. Les sempiternelles mémoires et témoignages de guerre et les reprints éhontés de textes nostalgiques de l’Algérie coloniale sont subventionnés par l’argent public. Les rares textes littéraires de qualité qui réussissent à passer entre les mailles de la censure et de l’autocensure sont noyés dans le flot de la médiocrité. Les auteurs contemporains regardent les millions voler au-dessus de leurs têtes, tout comme les libraires et leurs lecteurs potentiels car ce système pernicieux arrose les seuls éditeurs et imprimeurs et  la bibliothèque nationale détournée de sa vocation historique  hérite de ces stocks colossaux qui pourriront on ne sait où ? Le gaspillage a atteint des sommets alors que nous avions une opportunité qui n’est pas prête de se renouveler. Nous pouvions profiter de la manne financière du pétrole à 100 et 150 $ le baril pour faire de vrais investissements dans les savoir-faire et les industries culturelles de notre temps. Passer à l’ère de l’édition numérique, professionnaliser les maisons d’édition et tous les métiers de la chaine du livre par la formation, l’équipement et la création de synergies créatives (en amont dans l’édition) et productives (dans l’imprimerie et le façonnage du livre). Au lieu de cela on a encouragé la prolifération de boite de com’ et maisons d’éditions faméliques et  sans lendemain car une hirondelle n’a jamais fait le printemps.
  • Toutes ces conditions ont favorisé comme jamais l’esprit courtisan : du « Fakhamatouhou »  par ci, du  « Son excellence Madame La Ministre » par là, du Oustaz et du Douktour à profusion. Seuls les tonneaux vides font du bruit ! Ces mêmes courtisans osent invoquer  Tahar Djaout, Kateb Yacine ou Mouloud Mammeri ! Si l’écrivain ou  l’artiste ne peut être irrévérencieux qui peut l’être alors ? Si le fou flatte le roi, qui fera rire alors ? Si vous ne permettez pas au petit peuple de crier sa colère,  qu’adviendra-t-il  de ce pays ? Et de vous-même d’ailleurs ? C’est dans la langue fleurie du peuple, par les mots crus de l’artiste, par la vérité intangible de la science, au risque de heurter, de déplaire, de déranger, que la culture vit et fait se mouvoir la société et les institutions. N’en déplaise aux biens pensants et aux thuriféraires de toute obédience !
  • La gent intellectuelle en Algérie a beaucoup pris de la classe politique ou de ce qui en a tenu lieu depuis plus de 50 ans. Elle est adepte du « Kh’chinisme » selon la formule d’un célèbre publiciste des années 70 et 80, docilement intégré dans le sérail aujourd’hui.
    Elle ignore toute culture juridique, celle du contrat, du respect des droits et obligations du contractant, du sens du jugement équilibré et équitable. Elle est souvent partisane de couper les têtes, d’interdire,  de jeter anathème et suspicion au moindre désaccord. Elle ignore le dialogue courtois et la confrontation loyale.
    Nous manquons cruellement de varie culture démocratique basée d’abord sur l’acceptation de la différence et du respect de la minorité. Nous n’admettons pas vraiment la libre concurrence, l’émulation, la loyauté, le verdict des urnes.
    Notre sens des valeurs morales a pour horizon le haut parleur de nos minarets, il n’a pas intégré les conquêtes du siècle des lumières : raison, science, vérité, éthique...
    Enfin qu’est-ce qu’une intelligentsia sans distinction, sans esprit, ni humour, toute entière tournée vers l’appât du gain, cette revanche historique sur nos siècles de frustrations dont se riait notre cher Fellag, il y a plus de 20 ans déjà !

L’affaire Zakad-Sekheri c’est le résultat de tout ce gâchis.  Le fruit pourri qui tombe de l’arbre mal soigné, la goutte qui fait déborder le vase trop plein de vacuités, l’arbre qui cache la forêt de nos tares culturelles actuelles.

Boussad OUADI, Alger, février 2010

Rédigé par BOUSSAD

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