Dixit Fanon : «Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien»

Publié le 17 Octobre 2011

 El Watan 17.10.11

« […] Pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, ne s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe. Arabes inaperçus. Arabes ignorés. Arabes passés sous silence. Arabes subtilisés, dissimulés. Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux qui n’ont jamais serré la main à un Arabe. Jamais bu le café. Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe. A tes côtés les Arabes. Ecartés les Arabes. Sans effort rejetés les Arabes. Confinés les Arabes. Ville indigène écrasée. Ville d’indigènes endormis. Il n’arrive jamais rien chez les Arabes. Toute cette lèpre sur ton corps. Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800 000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent. Et 9 millions d’hommes sous ce linceul de silence. Je t’offre ce dossier afin que nul ne meure, ni les morts d’hier ni les ressuscités d’aujourd’hui. Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions. Je la veux de part en part déchirée, je ne veux pas qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable mission. Je veux que tu racontes. Que je dise par exemple : il existe une crise de la scolarisation en Algérie, pour que tu penses : c’est dommage il faut y remédier. Que je dise : un Arabe sur trois cents qui sache signer son nom, pour que tu penses : c’est triste, il faut que cela cesse. Ecoute plus avant : Une directrice d’école se plaignant devant moi, se plaignant à moi d’être obligée chaque année d’admettre dans son école de nouveaux petits Arabes. L’analphabétisme de ces petits bicots qui croît à la mesure même de notre silence. Instruire les Arabes, mais vous n’y pensez pas. Vous voulez donc nous compliquer la vie. Ils sont bien comme ils sont. Moins ils comprennent, mieux cela vaut. Et où prendre les crédits ? Cela va vous coûter les deux yeux de la tête. D’ailleurs ils n’en demandent pas tant. Une enquête faite auprès des caïds montre que l’Arabe ne réclame pas d’école. Millions de petits cireurs. Millions de ‘porter madame‘. Millions de donne-moi un morceau de pain. Millions d’illettrés ‘ne sachant pas signer, ne signe, signons‘. Millions d’empreintes digitales sur les procès-verbaux qui conduisent en prison. Sur les actes de Monsieur le Cadi. Sur les engagements dans les régiments de tirailleurs algériens. Millions de fellahs exploités, trompés, volés. Fellahs agrippés à quatre heures du matin, abandonnés à huit heures du soir. Du soleil à la lune. Fellahs gorgés d’eau, gorgés de feuilles, gorgés de vieille galette qui doit faire tout le mois. Fellah immobile et tes bras bougent et ton dos courbé mais ta vie arrêtée. Les voitures passent et vous ne bougez pas. On vous passerait sur le ventre que vous ne bougeriez pas. Arabes sur les routes. Bâtons passés dans l’anse du panier. Panier vide, espoir vide, toute cette mort du fellah. Deux cent cinquante francs par jour. Fellah sans terre. Fellah sans raison. Si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à partir. Des enfants pleins la case. Des femmes pleines dans les cases. Fellah essoré. Sans rêve. Six fois deux cent cinquante francs par jour. Et rien ici ne vous appartient. On est gentil avec vous, de quoi vous plaignez-vous ? Sans nous que feriez-vous ? Ah, il serait joli ce pays si nous nous en allions ! Transformé en marais au bout de peu de temps, oui ! Vingt-quatre fois deux cent cinquante francs par jour. Travaille fellah. Dans ton sang l’éreintement prosterné de toute une vie. Six mille francs par mois. Sur ton visage le désespoir. Dans ton ventre la résignation…Qu’importe fellah si ce pays est beau.» Frantz Fanon, Lettre à un Français (extrait) 1956 - Ouvrages de Frantz Fanon - Peau noire, masques blancs (Le Seuil, 1952) - L’An V de la Révolution algérienne (Maspero, 1959) - Les Damnés de la Terre (Maspero, 1961) - Pour la Révolution africaine (Ecrits politiques. Maspero, 1964)

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #NOTRE HISTOIRE

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