«C’est aux lecteurs, aux enfants du quartier et à tous les citoyens de se mobiliser»

Publié le 13 Juin 2011

Ouadi Boussad, gérant de la libraire des Beaux-Arts et éditeur (Inas éditions)

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EL WATAN le 15/05/2009 | 16:54

 

- Commençons par un rappel des faits…
- Le propriétaire, M. Benatig, ancien moudjahid de la Fédération de France, a le mérite d’avoir maintenu la vocation de la librairie. Il m’a accompagné durant ces dernières années en me confiant cette librairie qui représente beaucoup pour notre génération. Avec en plus le symbole de son ancien libraire, Vincent Grau (assassiné le 21 février 1994 devant l’entrée de la librairie). Le premier bail a expiré en mai 2008, mais le propriétaire ne m’a rien dit, donc le contrat était reconductible. Une année après, le propriétaire vient me voir et me demande de vider les lieux fin mai pour des raisons personnelles. En fait, j’ai baissé les bras devant lui, car je le considère comme un grand frère. Des gens qui ont pignon sur rue ici à Didouche Mourad, propriétaires de plusieurs magasins de vêtements, ont négocié l’achat de la librairie. Ils viennent ici pour prospecter. Donc, il y a eu négociations pour vendre et changer d’activité. Au-delà de ma propre personne, ce lieu culturel est menacé… C’est aux lecteurs, aux enfants du quartier et à tous les citoyens de se mobiliser. De la rue Larbi Ben M’hidi à la rue Didouche Mourad, neuf librairies ont disparu durant ces cinq dernières années, et là je ne parle pas de Bab El Oued ou de Belcourt, ni d’Oran ou de Annaba, de Médéa où les trois librairies ont fermé ! Et tout se passe dans un effrayant silence. Il y a aussi le scandale de certaines librairies de l’ex-Sned (Société publique nationale d’édition et de diffusion) que le personnel a vendues… avec les encouragements d’un conseiller de la ministre de la Culture. On ne devrait pas sacrifier ainsi des lieux qui font l’identité des villes. Si quelqu’un aujourd’hui souhaite revisiter La Bataille d’Alger, il ne trouvera presque plus ses repères !
- Y a-t-il eu une solidarité avec vous de la part des habitués du lieu ?
- Les membres de l’association qui ont tenté de sauver l’immeuble La Parisienne de la destruction viennent tous les jours nous voir, car ils ont acquis une certaine expérience et nous expliquent quels sont les arguments juridiques à opposer et quelles sont les voies de recours qui existent. Les médias ont aussi beaucoup mobilisé et aussi internet à travers Facebook (Voir encadré).
- Quel rôle pour les assemblées locales dans ce genre de cas ? N’y a-t-il pas de réglementation précise ?
- La gestion des APC, dont le rôle est de faire vivre socialement et culturellement une ville, est d’une indigence totale. Elles sont complètement absentes ! Sans librairies, sans galeries, sans cinémas, où iront les habitants ou les touristes ? Il y a sûrement dans l’arsenal juridique des dispositions qui font l’équilibre entre les droits de la propriété privée et l’intérêt général. On ne va pas fermer les pharmacies parce qu’elles ne sont plus rentables ! Et puis il y a toujours des formules pour sauver les lieux culturels : subventionner leurs propriétaires, les exonérer d’impôts, etc.
- Dans votre approche, vous parlez d’un problème plus large : la situation même de la culture et du livre en Algérie…
- Le vrai problème qu’on voudrait soulever est qu’on ne peut rendre une librairie rentable si on l’empêche de travailler, d’éditer (Journal d’un homme libre de Mohamed Benchicou, paru chez les éditions Inas, a été censuré sur ordre du ministère de la Culture, alors que son stand au Salon du livre de 2007 a été fermé). On préfère subventionner de faux éditeurs qui vont vite acheter des 4X4 ! Il est quasi-impossible d’importer des livres, de surcroît avec cette nouvelle réglementation qui impose un certificat phytosanitaire pour les livres importés ! Dans ces conditions, comment les libraires pourraient-ils faire un chiffre d’affaires pour concurrencer la spéculation immobilière ? Comment payer 30 à 40 millions de centimes par mois avec souvent des avances d’une à trois années ?! Et il n’y a pas que les librairies qui sont concernées : regardez aussi les galeries d’art qui peinent à exister ! On rouvre des cinémas, certes, mais souvent les salles servent aux meetings, aux cérémonies officielles ou autre chose que le cinéma. On ne peut pas d’un côté parler de libre marché et de l’autre empêcher la liberté d’expression. La liberté d’expression n’est pas un luxe : c’est le principal moteur de la créativité. On veut encourager les exportations hors hydrocarbures. D’accord, mais comment le faire sans valoriser ce que nous produisons. Pourquoi on ne permet pas aux designers de travailler librement ! Pourquoi Abdi, l’inventeur d’un couscoussier révolutionnaire, doit aller en Italie pour le produire ?!
- Si la librairie est vendue ou qu’elle change d’activité, que comptez-vous faire ?
- Je ne sais pas pour l’instant. Aller Peut-être vers la création d’une coopérative de créateurs, appeler l’Etat à intervenir pour sauvegarder le lieu, solliciter des mécènes…
- Des mécènes ? Les grands groupes privés sont pourtant peu présents dans le mécénat culturel…
- Si, certains sont présents, mais ils font du mécénat de connivence, de clanisme. J’avais refusé les manuscrits d’un auteur et quelques mois plus tard, il se présente avec son ouvrage édité en France en me disant : «C’est un tel parent riche qui m’a offert la somme !» Qui a pensé à créer des fondations culturelles historiques ou des bourses pour étudiants ? |Soldes aux Beaux-Arts | Durant tous le mois de mai, la librairie des Beaux-Arts, qui fait face à un éventuel fin de bail à la fin du mois, a lancé une opération de soldes et de liquidation des stocks. Remises exceptionnelles de 10 à 50% sur tous les ouvrages. Soyez nombreux au 28, rue Didouche Mourad, Alger-centre. |

Adlène Meddi

Rédigé par BOUSSAD

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