Aïssa Kadri : «Le patriotisme bien compris n’est pas synonyme d’enfermement national»

Publié le 4 Octobre 2011

El Watan le 03.10.11 | 

 

Aïssa Kadri, sociologue

zoom | © Souhil. B
 

 

Aïssa Kadri est maître de conférences en sociologie à l’université Paris XVIII, responsable du master Méditerranée/monde maghrébin. Il est directeur de l’Institut Maghreb-Europe.

Il a dirigé plusieurs travaux de recherche : «Parcours d’intellectuels maghrébins, scolarité, formation, socialisation et positionnements» et «Mémoires algériennes» (avec Gérard Prévost).
Il est auteur de l’étude «Les Enseignants issus des immigrations (avec Fabienne Rio). Dans cet entretien, il livre une profonde analyse sur l’incapacité des intellectuels algériens à prendre la locomotive» des mouvements sociaux dans le pays et sur leur instrumentalisation par les pouvoirs.

-Pourquoi, selon vous, l’intelligentsia algérienne est-elle à la traîne des mouvements sociaux dans le pays ?

Il y a des causes à la fois historiques, sociologiques et politiques. La période coloniale a été un moment historique-clé où s’est configuré le mode d’instrumentalisation des élites et intelligentsias. Les Algériens ont été faiblement concernés par l’enseignement colonial et les rares élus du système n’ont, à quelques individualités près, pas du tout été intégrés dans les cercles restreints du pouvoir. Ceux qui l’ont été, l’ont été dans un but de démonstration à destination de la société dominée, pour montrer ce que pouvait la France pour les élus du système – les assimilés – qu’elle cooptait. Il en est de même dans le système actuel, en dépit d’un développement massif de la scolarisation, le système politique et social a pratiquement fonctionné depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui avec une «vieille» classe politique qui doit sa place plus à une légitimité historique que scientifique.

Là également, l’accès aux ressources politiques n’apparaît que comme le fait de pratiques de cooptation clientéliste. Le mode de reproduction qui a prévalu jusque ces dernières années a lui-même contribué à faire advenir dans l’espace public des «élites clonées» qui fonctionnent dans le même registre que leurs devancières. De manière générale, l’Etat, dans les deux situations historiques, a ponctionné, selon des critères subjectifs, clientélistes et ponctuels, dans le «vivier» des produits du système d’enseignement. Si l’on revient à l’histoire, on constate donc que l’intelligentsia algérienne a été à la traîne du mouvement national.

L’idée indépendantiste est née au sein de l’immigration ouvrière algérienne et les «élites», les intelligentsias n’ont fait que suivre le mouvement, elles se sont agrafées au mouvement plébéien en intégrant les valeurs. Au lendemain de l’indépendance, les velléités d’autonomie des étudiants et de certains intellectuels qui avaient ouvert des débats critiques sur les langues, la culture, l’éducation, ont tourné court, et à la fin des années 1960, ces intelligentsias se sont inscrites dans une logique de soutien critique aux thèses du national-développementalisme. Là aussi, du fait de l’évolution de l’université, des caractéristiques de l’intelligentsia et du type de marché du travail qui se structurait et du fait également que l’Etat était central dans le placement et le classement social, économique, ces élites ont été fascinées par l’Etat et sont entrées en demande permanente vis-à-vis des cercles de pouvoir qui occupaient l’Etat. Il y a là un ensemble de causes qui éclairent le fait que ces intelligentsias n’ont pu s’autonomiser.

On peut ajouter d’autres causes, entre autres un nationalisme jeune, porté par un contexte géopolitique de rupture avec «l’impérialisme», un anti-intellectualisme persistant porté par un vieil atavisme soupçonneux d’un noyau rural du pouvoir à l’égard de qui est porteur de savoir qui plus est en langue étrangère. Tout ceci et l’enfermement dans le positionnement binaire ou exclusif étatisme versus populisme, ont fait que ces intelligentsias, ces intellectuels n’ont pu produire du sens et accompagner ou s’inscrire dans les mouvements sociaux. Ils n’ont pu faire jonction avec ces mouvements et leurs propres mouvements ont été le plus souvent décalés par rapport à ce qui travaillait au fond la société.  

-Les choses ont évolué lors des années 1980…

Les années 1980 sont importantes comme césure et elles éclairent tout à la fois les transformations du mouvement social et celles des rapports Etat/société/intelligentsias. Jusqu’aux années 1980, pour faire vite, disons que le mouvement social a pâti de l’entrisme d’une catégorie dominante de l’élite. De ce point de vue, les intellectuels et intelligentsias inscrits dans la mouvance du Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS),  soutien de ce qui était proclamé «les tâches d’édification nationale», ont eu une grande responsabilité dans les blocages du mouvement social et dans sa transformation qualitative, dans son affirmation dans l’espace national.

Ce qui va progressivement monter en puissance dès lors, ce sont les mouvements de contestation proprement locaux, identitaires et culturels, et qui vont rapidement s’épuiser, se fragmenter et s’enraciner en contestations débridées, corporatistes ou nihilistes. L’absence de porteurs de sens a dès lors abouti à déconsidérer, à phagocyter et à délégitimer le mouvement social. 1988 est, de ce point de vue, une dernière manifestation, même si tout le territoire national n’a pas été affecté de la même façon d’un mouvement transversal, disons-le, plus national que local. La rupture s’affirme également dans le mode d’action qui va prédominer à partir du tournant des années 1980. La forme de la contestation va donc globalement, à partir de 1988, être celle de l’émeute, de contestations réactives, violentes, destructrices, non articulées à des groupes porteurs de sens. Elle témoigne de la faillite des intellectuels qui ont été des «supplétifs» du pouvoir.

-Peut-on évoquer une forme de complicité des intellectuels avec les régimes politiques qui se sont succédé en Algérie ?

Je ne dirais pas complices. Je crois qu’un ancien ministre, technocrate qui a tutoyé le pouvoir, a parlé de «harkis du pouvoir». Je dirais que les intellectuels et intelligentsias ont été instrumentalisés par le pouvoir. Ils ont accepté cette situation, dans certains cas ils l’ont devancée et la devancent toujours dans leurs offres de services déguisées sous les oripeaux du nationalisme et de l’alibi consolidation de l’Etat, alors que celui-ci se privatise, se régionalise et se corrompt. Les intelligentsias sont toujours en attente de l’Etat, même quand celui-ci les met au placard. On en veut comme preuve les attentes portées par les rumeurs persistantes sur les placements – nominations et distributions de maroquins et de prébendes – au sein de l’Etat. En l’absence d’autres espaces concurrentiels dans la réalisation des aspirations d’une société civile dense, l’offre de services au pouvoir va perdurer et faire perdurer celui-ci à travers «la carotte» qu’il agite.

-Est-il possible de construire une classe intellectuelle d’opposition ?

Il y a quelque chose dans votre question qui est de l’ordre du volontarisme. Une classe intellectuelle ne se construit pas comme ça. Un champ intellectuel est le produit d’une histoire de processus long. De ce point de vue, les institutions d’enseignement sont primordiales dans leur définition et redéfinition en ce qu’elles peuvent contribuer à structurer ce champ intellectuel.
Et de ce point de vue, on en est loin quand on se penche sur les productions intellectuelles. Je ne voudrais pas revenir sur l’évaluation de la recherche scientifique ni sur celle de l’université, il suffit d’observer le faible poids des revues scientifiques et des productions intellectuelles pour mesurer le chemin qui reste à faire.

Le journal El Watan devient en quelque sorte un substitut à cette absence et joue, dans sa page Idées-débat, le rôle d’une revue scientifique. Sur les révoltes ou le Printemps arabe, on aurait souhaité que les universités et les chercheurs s’en emparent et fassent avancer librement la réflexion. On a vu par ailleurs certains journaux allumer des contre-feux à travers la disqualification de la parole intellectuelle parce que non située du point de vue de la position officielle.
En un mot, pour qu’il y ait des intellectuels critiques, il faudrait qu’existe un champ intellectuel en tant qu’espace de relations et d’interactions avec ses «agents sociaux» et institutions spécifiques.

Pour que s’affirment un champ intellectuel et des intellectuels autonomes, on doit faire prévaloir la liberté de pensée, la liberté de conscience. Peut-on penser qu’on est sur cette voie quand on sait l’état dans lequel se trouvent les institutions d’enseignement, le niveau du développement du livre et de la lecture, la faiblesse éditoriale des revues scientifiques ? Il faut que l’université algérienne et les institutions de recherche jouent leur rôle. Je crois savoir que pour organiser un colloque ou toute activité scientifique au sein des universités, il est nécessaire d’en informer la tutelle. Ce n’est pas de cette manière que la pensée intellectuelle va se développer. La pensée, les connaissances ont besoin de l’existence d’un espace d’altercation et d’opposition de points de vue.  

-De débat…

Le débat intellectuel nous interpelle à l’ouverture sur les autres et le patriotisme bien compris n’est pas synonyme d’enfermement national ou communautaire. Je vois bien les critiques qui tendent à disqualifier tout débat dès lors qu’il n’est pas situé du point de vue souverainiste, nationaliste. Un collègue vient de regretter que des enseignants chercheurs algériens n’aient pas participé au colloque ! Je ne crois pas qu’il y ait un monopole national dans l’analyse de ce qui se passe chez nous. Le seul critère qu’on doit faire valoir est quels travaux sur la question ont-ils publié. Quand en Europe on invite sur les plateaux télévisuels des intellectuels, c’est toujours à partir de leur dernière publication.

A l’échelle locale semblent ainsi prévaloir les enfermements nationaux et communautaires ; cependant on observe en retour de nouveaux engagements portés par de nouveaux intellectuels «mondialisés». Les télévisions satellitaires jouent, de ce point de vue, un rôle considérable. De plus en plus, l’action intellectuelle apparaît déterritorialisée, non liée à un pays ou à un territoire. La distance peut à ce titre, à l’image de ce qui avait prévalu dans les années 1920 dans l’immigration algérienne, fonctionner comme  déclencheur en situant les blocages et en nommant les choses.

-Cette classe intellectuelle ne risque-t-elle pas d’être dépassée par les événements ?

Si les mouvements sociaux sont assez imprévisibles dans leur déclenchement et leurs effets, les travaux de recherche, les travaux de terrain, les enquêtes sociologiques, les analyses et points de vue développés peuvent éclairer sinon les causes et les raisons en œuvre, du moins situer les contradictions, les points d’achoppement, les enjeux. De ce point de vue, nous avons besoin d’une bonne connaissance du terrain et de la société qui change très vite. Et ceci manque terriblement. Pour une bonne connaissance, il faut donc rompre avec tous les ethnocentrismes, aller jusqu’à ce qu’un de mes collègues et ami (Gérard Leclerc dans son ouvrage Histoire de l’autorité) caractérise comme  la «profanation» des origines culturelles et une mise en cause jusqu’à l’insupportable de l’identité collective.

C’est sans doute là que les choses achoppent pour nombre d’intellectuels et d’intelligentsias socialisés au moule d’une même forme de transmission, d’inculcation et d’accès au savoir. Mais on n’en est pas là, les intellectuels et les intelligentsias ne sont pas sur le terrain, ils fantasment sur la société et l’imaginent correspondre à leur vision, ils développent plutôt des discours idéologiques en porte-à-faux du mouvement social. Ce que vous appelez le dépassement est déjà là, dans la fragmentation du mouvement social, dans le désenchantement généralisé. L’ouverture du débat est cruciale.

Les réformes par le haut, comme la gestion par la rente, ne peuvent que desserrer momentanément l’étau des exigences sociales  et des demandes de réalisation de soi. Pour des jeunes générations qui s’émancipent du cadre de l’Etat-nation et des fondamentaux de la vieille classe politique et sont inscrites dans les bruits du monde, il y a plus que de la frustration, une volonté de reconnaissance, de sortie d’une domination qui phagocyte leur émergence en tant qu’individus libres et responsables. Nombre d’intellectuels participent de cette génération, sont dans les mêmes référents ; la fermeture et le contrôle de l’espace public, la rétention d’espaces de liberté courent le risque, déjà là, de fractures générationnelles, d’atomisation du mouvement social et de remise en cause du vivre-ensemble.

L’autisme ne règle rien, bien au contraire, il approfondit le délitement et ne fait que reculer l’échéance. Le pays n’est pas en dehors de l’histoire, il entrera également dans cet espace-temps générationnel marqué par des demandes de dignité et l’exigence d’autres modalités de participation à la vie de la cité. Ce qui est sur l’agenda, ici, c’est simplement le moment, l’ampleur et les formes que prendra le mouvement social.  

Fayçal Métaoui

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #LA LUTTE DES CLASSES CONTINUE, #NOTRE HISTOIRE

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