DIALOGUE MOULOUD MAMMERI – JEAN PELEGRI

Publié le 21 Février 2016

LE DOUBLE JE 5/5. Publié par la revue Dunes International, OREF, Alger, 1988

L'encéphalo en vadrouille, la sensibilité à fleur de plumes. Deux hommes, deux tendresses, vont s'affronter, se titiller, se comprendre, s'éclairer de mille lumières, de mille mots. Le tout en cinq questions qui font mouche, là où, telle une perle dans son écrin, somnole sans le paraître, la vive intelligence. Et tenez-vous bien, ni l'un ni l'autre ne connaissent les réponses à leurs questions. Ils les liront en même temps que vous. Sacrés bonshommes !

QUESTIONS A JEAN PELEGRI

Jean, tu te rends compte? Nous en sommes déjà au point où on peut nous poser des questions sur tout, ou bien -c'est plus gentil-nous les faire poser (et bien sûr, nous faire répondre) l'un à l'autre. J'ai essayé (en vain naturellement) de convaincre notre correspondant que c'était là un jeu d'artifice, avec même en filigrane une diaphane touche de plaisir pervers: les écrivains ont le scandaleux privilège de proposer leur parole à des foules d'auditeurs, jusque par-delà le temps de leur vie, sans qu'on puisse leur demander des comptes, les réfuter ou, pourquoi pas, chanter à l'unisson avec eux, sauf bien sûr la cohorte mince des critiques, lecteurs quelquefois par obligation. Alors montons les tréteaux, organisons la montre et faisons que les écrivains (écrits vains? quelle inquiétante résonance! ) s'interpellent entre eux. Tant pis, Jean, c'est la règle du jeu et le jeu, tu le sais, il faut ou le jouer ou lui dire adieu. Mais j'espère (je souhaite ardemment pour tous les deux) que la dernière éventualité n'intervienne pour nous que tard, le plus tard possible.

Alors, Jean, interpellons-nous!

Et puis, tiens, rien que pour me venger des ans (tu sais, ces petits nombres qui passent et qui poussent et qui pèsent), je vais m'y prendre comme quand j'avais dix ans au cours de grammaire: Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?... Oh, oui, pourquoi?

MOULOUD MAMMERI: S'il t'était donné de choisir l'époque et le lieu où tu aurais aimé vivre, ce serait où ?

JEAN PELEGRI : Dans l'Algérie d'aujourd'hui comme citoyen. Avec tous les droits du citoyen... Mais ce n'est pas une nécessité, la patrie n'est pas obligatoirement le pays où l'on loge. C'est le pays où l'on se réfugie, chaque jour - et qui vous habite.

M.M. - Les lendemains qui chantent, à ton avis c'est quand ? (Mais d'abord, y crois-­tu ?)

J .P. - Sur le plan de l'histoire, c'est pendant l'épreuve qu'on croit, ensuite, le quotidien prend le pas, les petites histoires... Mais l'âme, elle, peut encore et toujours espérer d'autres lendemains.

M.M. -Le plus beau souvenir de ta vie, c'est comment?

J.P. -Le sourire d'une vieille femme -qui s'appelait Fatima- et qui sans mettre en cause la dignité des miens, m'a révélé "L'autre côté des choses" -en souriant... malgré son fils tué...

M.M. -Être vieux, c'est quoi?

J.P. -C'est agréable. Plus d'urgence, plus d'ambition -la sensualité s'estompe, et une certaine sagesse vous vient... C'est aussi désagréable. Impossible comme auparavant, de faire plusieurs choses à la fois ... mais une phase de doute peut servir de canalisation

" A soixante ans, l'homme entre dans une puberté". Qu'en penses-tu Mouloud ?

M.M. -Etre vivant, c'est quoi pour toi ? ... Oh, oui, pourquoi?

J.P. -La vie, comme la lumière, est une réalité obscure... Alors, pour quoi ­pourquoi? ... Pour lire, déchiffrer -et tenter de comprendre,… parce que - malgré tout - c'est beau, la vie! ... C'est plein de couleurs comme un tableau de Baya ou de Benanteur... et j'aime la vie quand elle est bariolée. Ainsi qu'il est dit dans le Coran: " C'est l'un des signes de Dieu que la diversité de vos langues, de vos couleurs" Il y a là des signes pour l'Univers ". Je crois à ces signes.

QUESTIONS A MOULOUD MAMMERI

JEAN PELEGRI : Que représente encore pour toi -aujourd'hui - la montagne ou la grande montagne ?

MOULOUD MAMMERI: La montagne, la grande, j'aime et, si tu me demandes pourquoi, je te dirai que c'est peut-être parce qu'elle est un défi à la médiocrité. Choisir de vivre là, c'est opter pour la difficulté, pas une difficulté passagère, non, celle de tous les jours, depuis celui où vous ouvrez les yeux sur un monde hostile, aux horizons vite atteints, jusqu'à celui où vous les fermez pour la dernière fois. Il y a un parti pris d'héroïsme, de folie, ou de poésie doucement vaine à choisir cette vie. La montagne où je suis né est d'une splendide nudité. Elle est démunie de tout: une terre chétive, des pâtures mesurées, pas de voies de grands passages pour les denrées, pour les idées. Dans la montagne où je suis né il ne pousse que des hommes et les hommes, dès qu'ils sont en âge de se rendre compte, savent que s'ils attendent qu'une nature revêche les nourrisse, ils auront faim ; ils auront faim s'ils ne suppléent pas à l'indigence des ressources par la fertilité de l'esprit; la montagne chez nous accule les hommes à l'invention. Ils en sortent par milliers chaque année, ils vont partout dans le monde chercher un pain dur et vraiment quotidien, pour eux-mêmes et pour ceux (surtout pour celles) qu'ils ont laissés dans la montagne, près du foyer, à veiller sur la misère ancestrale, vestales démunies mais fidèles. Quand les forces de leurs bras déclinent, ils quittent les pays opulents, ceux de la terre fertile et de la vie douce, pour revenir sur les crêtes altières dont les images ont taraudé leur cœur sevré toute leur vie.

Sur les crêtes, il y a moins d'air (en montagne il faut crier pour se faire entendre), mais il est rêche il tue les miasmes, il fait rouge le sang. Il n'y a pas de plat pays sur les hauteurs : vous n'avez pas intérêt à faire vos pas distraits ; il faut ou descendre ou monter, monter surtout, parce que c'est sur les crêtes les plus hautes que les hommes édifient leurs demeures. Les étrangers disent que c'est parce qu'on s'y défend mieux, mais leur défense, les montagnards la confiaient plutôt à la justesse de leurs fusils. Non, moi je crois qu'ils habitaient haut parce qu'on y est plus près du ciel. Du haut des cimes, ils dominaient mieux la terre et ses servitudes, car c'est justement pour échapper aux servitudes des basses terres qu'ils ont choisi l'âpre rudesse des hautes.

Personnellement, j'y retourne aussi souvent que je peux, bien moins souvent que je ne veux, parce qu'entre elle et moi, il y a comme la tendre nostalgie des amants anciens. J'y dialogue avec les sources, même celles qui tarissent l'été, les chemins raboteux, même ceux que l'hiver efface, les rivières bleues, mêmes celles qui quelquefois nous emportent, les nuits criblées d'étoiles si proches qu'on croit pouvoir les saisir en étendant le bras ( la Grande Ourse au début de chaque soir est juste au-dessus de ma maison ), les venelles, les fontaines, les fantômes, les vieux, les jeunes, les filles brunes ou blondes, les musiques.

De par le vaste monde, j'ai vu des plaines plantureuses, des arbres qui ployaient sous les fruits, des pacages aux troupeaux innombrables et des villes perdues de mouvements, de plaisirs et de biens, je jauge à leur juste prix ces félicités, mais rien de tout cela, non, rien ne me rend les fragrances, les échos, les larmes et les rires, la joie lavée de la montagne mauve où j'ai appris le monde et son émerveillement.

Tu demandes: qu'est-ce que la montagne est "encore" pour moi ? Tu n'as pas voulu la mélancolie de cet adverbe, il est venu sous ta plume de lui-même, mais c'est celui-là qu'il lui fallait. Parce qu'il évoque comme le regret d'une patrie qui eût dû cesser d'être et c'est vrai: j'avais onze ans quand je l’ai quittée, je ne crois pas que la blessure se soit jamais réellement refermée depuis. Entre la montagne et moi, Jean, c'est vraiment la vie.

J.P. -En quelle langue rêves-tu?

M.M. -Le sais-je? '" Je ne sais pas si la langue de mes rêves tient à des vocables ou à des flexions. J'imagine que la langue réelle adhère aux images, que je rêve en berbère la haute montagne ou en français le monde extérieur, celui pour lequel il faut plutôt des outils éprouvés que les envoûtements de la musique. Je suis sûr que c'est en berbère que je fabule, c'est-à-dire que je construis selon ma plus douce pente, sans souci des lois dures des choses et de leur poids, quand le verbe fait concurrence (non complaisance) à Dieu dans l'invention.

Mais j'imagine que tu m'as posé cette question parce que tu crois que dans le rêve notre être vrai s'épanche et s'épand, qu'il ne triche plus avec lui-même, parce qu'il a largué les amarres, il a brisé toutes les chaînes dont les règles strictes et une longue éducation avaient entravé les élans fous. Alors la langue de mes rêves est aussi délestée des flexions, des accords avec le complément direct quand il est placé avant, des « s » au pluriel et de la voie moyenne qu'un air de flûte dans le coin le plus retiré d'une forêt perdue. La langue de mes rêves est une musique que mes mots n'ont pas besoin d'amarrer à des bornes.

Tiens, il y a un rêve que j'ai fait quand j'avais à peine vingt ans. Mes vingt ans, il y a longtemps que je les ai eus et... perdus, si longtemps que je me demande si c'étaient eux et si c'était moi. Après tout ce temps j'en garde encore dans un coin de ma mémoire les mirages, les images et les harmonies...

C'était sous un ciel bleu, un lac bleu, où glissaient des barques emplies de fêtes, de festins, de musiques et de joies. Le long des rives courait un portique ininterrompu; sous lequel dansaient comme des fées, des elfes ou des êtres aussi diaphanes. C'était l'aube, ou bien le crépuscule, ou peut-être seulement des heures enchantées par le clair de lune. J’étais invité à la fête et parce que rien ne pouvait assouvir mon émerveille­ment, j'allais des musiques, des barques, aux figures des danses qui longeaient le rivage, cherchant celle dont l'appel récent m'avait donné rendez-vous là. J'allais ainsi longtemps. Quand enfin elle m'apparut, vêtue de lumière et le doigt sur les lèvres, je courais vers elle... trop vite sans doute, car je m'éveillai au monde des réalités aphones, atones. En quelle langue l'eussé-je aimée si je l'avais atteinte, je ne sais, mais la musique, après tant d'années, continue de harper à mes oreilles comme si elle était d'hier.

Et puis à la réflexion les vrais rêves se font, éveillé. De ceux-là on ne se lève pas floué. On a la caution des choses et celle de ses yeux, on se dit : à force de vouloir l'Eden, je vais le faire advenir et l'Eden, j'imagine, se moque de la figure des mots qu'on emploie pour rêver de lui. L'Eden doit être polyglotte.

J.P. -Quel est ton arbre préféré?

M.M. – L’olivier ! Naturellement ce n'est pas original, mais on a les arbres que l'on peut et celui-là a toutes les vertus. D'autres essences ont plus de prestige. La littérature les a chantées sur tous les tons. Elle a dit la beauté rectiligne des cèdres, ceux du Liban, dont elle a même entendu les chœurs, mais les nôtres ne sont pas moins altiers ni moins harmonieux ; je les trouve même plus humains : t'est-il arrivé de contempler vers Tikdjda ces cimetières de cèdres calcinés, dont les chœurs tragiques ne disent que l'insupportable mort. Vous (vous, c'est tout ce qu'il y a au Nord de la Méditerranée) avez évoqué les hêtres, les trembles, les peupliers, invoqué les chênes consacrés au gui l'an neuf. En Russie j'ai tant entendu de guitares et de voix conter au bouleau la peine des amants, leurs amours et leurs nostalgies, que j'aimais les bouleaux avant d'en avoir jamais vu. Plus tard, j'y ai retrouvé les couleurs pastel, la blancheur liliale, les feuilles tendres, les fûts frêles et droits. Mais qu'importe! C'étaient les arbres d'autres climats que celui dont j'avais respiré l'ardeur de l'été, les soleils pâles de l'automne.

L'arbre de mon climat à moi, c'est l'olivier; il est fraternel et à notre exacte image. Il ne fuse pas d'un élan vers le ciel comme vos arbres gavés d'eau. Il est noueux, rugueux, il est rude, il oppose une écorce fissurée mais dense aux caprices d'un ciel qui passe en quelques jours des gelées d'un hiver furieux aux canicules sans tendresse. A ce prix, il a traversé les siècles. Certains vieux troncs, comme les pierres du chemin, comme les galets de la rivière, dont ils ont la dureté, sont aussi immémoriaux et impavides aux épisodes de l'histoire; ils ont vu naître, vivre et mourir nos pères el les pères de nos pères. A certains on donne des noms comme à des amis familiers ou à la femme aimée (tous les arbres chez nous sont au féminin) parce qu'ils sont tissés à nos jours, à nos joies, comme la trame des burnous qui couvrent nos corps. Quand l'ennemi veut nous atteindre, c'est à eux, tu le sais, qu'il s'en prend d'abord. Parce qu'il pressent qu'en eux une part de notre cœur gît et... saigne sous les coups.

L'olivier, comme nous, aime les joies profondes, celles qui vont par-delà la surface des faux-semblants et des bonheurs d'apparat. Comme nous, il répugne à la facilité. Contre toute logique c'est en hiver qu'il porte ses fruits, quand la froidure condamne à la mort tous les autres arbres. C'est alors que les hommes s'arment et les femmes se parent pour aller célébrer avec lui les noces rudes de la cueillette. Il pleut, souvent il neige, quelquefois il gèle. Pour aller jusqu'à lui il faut traverser la rivière et la rivière en hiver se gonfle. Elle emporte les pierres, les arbres et quelquefois les traverseurs. Mais qu'importe! Cela ne nous a jamais arrêtés; c'est le prix qu'il faut payer pour être de la fête. Le souvenir émerveillé que je garde de ces noces avec les oliviers de l'autre côté d'une rivière -mère ou marâtre selon les heures -ne s'effacera de ma mémoire qu'avec les jours de ma vie.

Et puis quoi? Rappelle-toi: l'olivier, c'est l'arbre d'Athéna, déesse de l'intelligence, Athéna, sortie tout armée du cerveau de Jupiter (n'est-ce pas une merveilleuse chose que de pouvoir ainsi à l'agréable et utile, joindre l'intelligence?) Athéna, déesse aux rites et aux symboles libyens (l'égide dit Hérodote, c'est le nom berbère du chevreau et c'est vrai, c'est le même mot que l'on emploie encore aujourd'hui: ighid). Te dirai-je, Jean, qu'il ne me déplaît point que l'arbre de nos champs plonge si loin les racines de son inusable vitalité; les Dieux de ces temps traversaient les mers pour aller féconder d'autres terres (et de quelle merveilleuse façon!) En notre ère de dogme et d'intolérance il ne nous reste plus l'emblème de l'arbre et sa vigueur bichrome : les feuilles sont vertes d'un côté, blanches de l'autre, et tu ne sais jamais quand tu es dessous, quel ton va prendre sous le vent la chevelure diaprée qui chatoie par-dessus toi. Je sais, des fois âpres et exclusives sont venues depuis, des fois nées dans des déserts sans arbres qui ont relégué les divinités humaines et douces" dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts" ; nous n'avons plus, hélas, la déesse casquée, mais, Jean, il nous reste au moins l'arbre de ses vœux, celui dont elle fit don à la plus humaine des cités.

J.P. -Quel est pour toi le sens du mot frère ?

M.M. -Je n'aimerais pas te décevoir, mais irrésistiblement le mot évoque pour moi la langue d'Esope : on en tire ce que l'on veut.

Et d'abord le meilleur... Un mot comme le bon pain. C'est surtout dans nos langues à nous qu'on l'emploie. " Mon frère ", c'est comme cela que nous hélons un inconnu et tu avoueras que cela met plus de chaleur, plus de tendresse que vos appellations cérémonieuses tt Monsieur", " Madame tt, guindées sur des échasses et au cou le col dur. " Monsieur" c'est fait pour mettre à distance et, sous couvert d'égards, voire de soumission, exiler l'autre loin de votre affection: ce n'est pas un homme avec une couleur des yeux, une chaleur de la voix, une démarche, c'est un statut social, c'est un dur au toucher, froid sous la paume de la main, c'est de l'ordre des choses qui s'imposent plus que des visages qui se proposent. Quand nos textes sacrés disent que tous les hommes sont frères, c'est pour corriger la cruauté d'un autre de vos adages pour qui les hommes sont les uns pour les autres des loups.

Mais tu sais que les mots dont on use, on peut aussi en abuser et celui-là s'y prête singulièrement Tu connais le mot de Napoléon III remerciant le Tsar de l'avoir appelé " ami" au lieu du " frère" de règle entre souverains: "on subit ses frères mais on choisit ses amis". Les lois de la solidarité mécanique, ça peut donner n'importe quoi : le meilleur comme le pire, car ce qui fonde la fraternité, c'est d'abord la physiologie et quoi de plus arbitraire que la rencontre de deux épidermes? Un proverbe de chez nous dit "Aide ton frère, qu'il ait raison ou tort". Mais est-ce raison que d'aider son frère quand il a tort ? Et ne vaut-il pas mieux lui rappeler -fraternellement- que celui qu'il lèse est aussi son frère parce que c'est un homme?

J.P. -Et pour terminer en taquinerie: pourquoi à Alger vers les années 1955-alors que je ne te connaissais pas encore (mais j'avais lu "la colline oubliée")- pourquoi donc, Mouloud, avec ta voiture as-tu cogné et érafflé la "quatre chevaux", ma première voiture que je venais d'étrenner... Oui, pourquoi ?

M.M. -Quand j'ai lu ta question, je me suis dit d'abord: il confond, c'est un autre qui a fait cela: cogner cela ne me ressemble pas. Et puis en relisant, j'ai trouvé: "et érafflé" ... deux "ff' et un seul "1", et je me suis dit: plus de doute cette éraflure d'une seule aile, c'est tout à fait comme moi, c'est moi. Parce qu'érafler c'est léger, liquide, aérien et d'une seule aile c'est presque un geste d'ami.

Et puis soyons sérieux. Nous, dis-tu, nous ne nous connaissions pas, mais c'est clair dans nos destins il était écrit que nous devions nous connaître un jour. Nous habitions la même terre, la même ville, nous hantions les mêmes rues, nous foulions le même pavé où tintinnabulaient ces vieux tramways secoués de sonnailles sur les 1es plages du côté de Padovani, nous devions fouler le même sable gris sous le même soleil blanc, assis à chaud sur la même mer bleue. Mais voilà, sur cette terre qui eût dû être fraternelle, des lois folles, des lois fossiles, dessinaient des clivages absurdes. Par exemple, il y avait d'un côté ceux qui avaient la vigne, de l'autre ceux qui la sulfataient. Tu étais de ceux-là, moi de ceux-ci. Par malheur les cas de figure ne faisaient rien au fond des choses car, de la vigne, je ne crois pas que tu en aies jamais eu beaucoup et quant à la sulfater, je suis sûr qu'aucun des miens n'y a jamais mis la main. Mais qu'importe. Ce qui comptait c'était la barricade ct la .barricade se souciait peu des détails ou des états d'âme: entre les vignerons par décret divin et les, sulfateurs par convention humaine c'était le mur de Berlin et dans le mur la garde aux portes était féroce.

Alors comment voulais-tu que je t'aborde? Le sourire, aux lèvres et les fleurs aux doigts? Mais qui sait? De part et d'autre du mur peut-être n'aurions-nous pas le même sourire ni les mêmes fleurs? Chez nous c'est plutôt le basilic, le jasmin, l'œillet quelquefois, chez toi les roses, les tulipes et une fois, dit-on, les chrysanthèmes. Il ne restait plus qu'un moyen à peu près sûr de t'atteindre : cogner, comme tu dis. Mais rends-moi au moins cette justice que j'ai corrigé celle "cogne" (ça n'existe pas mais, ça ne fait rien, le néologisme cogne bien ici), pas l'éraflure.,

Non vraiment, plus j'y pense et plus je trouve que cette éraflure fut providentielle. Bien sûr, elle a dû commencer très formaliste et protocolaire, tu as dû exhiber tes papiers et moi les miens : nom, prénom, date et lieu de naissance, numéro du permis et âge du capitaine.

Mais, une fois liquidées ces vanités, nous nous sommes par la suite connus comme des frères, les bons, et c'est cela qui compte, ne trouves-tu pas ?

Voilà, Jean, la partie est terminée. Nous avons joué, je ne veux pas ajouter: et gagné, car à quoi bon le gain? L'important c'est le jeu, c'est-à-dire le pouvoir de décider des choses plus qu'elles ne décident de vous. Bien sûr, dans la vie réelle, les poètes se blessent aux arêtes des objets ou bien plient sous leurs poids, mais aussi, n'est-ce pas une incomparable bénédiction que de pouvoir les enrober (les objets) de musiques et de mots pour les faire entrer dans les rets de nos rêves? Les réalistes nous moquent d'ainsi vainement substituer au grain des choses le vent du verbe. Par réalisme les magistrats ont condamné à la ciguë l'homme qui les appelait à se connaître eux-mêmes; nul ne sait plus leur nom ni la teneur des arguments épouvantés ou frileux qu'ils ont exsudés, mais après plus de deux mille ans, les hommes continuent d'œuvrer sur les rêves et les jeux de Socrate. Tu le sais, Jean, il faut se hâter de jouer tant qu'on est en vie, de peur de mourir sans avoir vécu et je te sais gré de m'avoir ainsi par cinq fois poussé à rencontrer la vérité rêche sous l'apparente légèreté des figures du jeu et des interrogations. Allez, Jean, au revoir!

* in « Dunes International » n° 0, Mars 1988. Revue de l’OREF, Alger.

Rédigé par Boussad OUADI

Publié dans #TAMAZGHA NNEGH

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